18 août 2012 - 2 commentaires

Le syndrome de Galilée

« Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode et lui a fait dire ce qu’il a voulu. »
– Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation

Galilée

22 juin 1633, couvent dominicain de Santa-Maria, Rome. Quelque part à l’intérieur de l’édifice chauffé à blanc par le soleil estival, une dizaine de cardinaux s’est rassemblée : il s’agit du Saint-Office, nec plus ultra de l’Inquisition catholique. Le décorum et leurs regards noirs confèrent, paradoxalement, une atmosphère glaciale au collège de ces religieux pressés d’en découdre avec celui qui, quelques années plus tôt, avait ridiculisé un des leurs. Le voilà qui arrive, lentement, la démarche mal assurée. Il sait à quoi s’en tenir : la ville éternelle bruisse de rumeurs et, désormais, le pape est contre lui. Le vent a tourné : Urbain VIII, son ami de toujours, n’a pas goûté l’œuvre qu’il lui avait pourtant lui-même suggéré d’écrire. Le Discours sur les deux grands systèmes du monde, chacun s’en est persuadé, était moins l’exposé attendu des deux thèses alors en discussion (l’héliocentrisme initié par Copernic et l’historique géocentrisme défendu par l’Église) qu’un plaidoyer en faveur d’une Terre tournant autour d’un Soleil immobile. L’homme qui se présente au Saint-Office, quelque peu résigné, porte un illustre nom : Galileo Galilei, le père de la physique moderne, premier à voir l’univers comme un livre écrit en langue mathématique.

À sept années de sa mort, le tribunal religieux ne lui fera pas de cadeau : il le condamne à la prison à vie, bientôt commuée en assignation à résidence, et à l’abjuration de sa thèse héliocentrique. Une main sur la Bible, devant les cardinaux, le vieil homme se résigne à lire le texte qu’ils lui ont préparé, déclarant notamment : « J’ai été tenu pour hautement suspect d’hérésie pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la Terre n’est pas le centre, et se meut. » [1] Le dogme enseignait l’inverse, et la croyance avait la force pour elle.

Nicolas Copernic, conscient du danger en dépit de son éloignement de Rome, avait déjà retardé la publication de ses œuvres qui démontraient l’héliocentrisme. Galilée, à sa suite, n’eut pas ce tact et en paya le prix fort. Nul ne contredit impunément, à cette époque, les dogmes de l’Église. L’affaire Galilée retentit dans l’Europe entière ; le jeune Descartes, quelque peu échaudé, renoncera même à publier son Traité du monde et de la lumière où, justement, il soutenait les thèses coperniciennes. L’obscurantisme, pour un temps, avait triomphé. Et pourtant, elle tourne…

Cette évidence que la Terre se meut, cette première blessure narcissique qui éjecte l’homme du centre du monde, il fallut plusieurs siècles à l’Église pour l’admettre. Ce n’est que le 31 octobre 1992, après des travaux initiés à la demande du pape Jean-Paul II récemment élu, qu’elle résout définitivement le problème ptoléméo-copernicien en concédant qu’en effet, la Terre tourne. Dans une de ces repentances bien tardives dont l’Église seule a le secret, elle avouait s’être trompée. Au petit jeu qui opposait l’infaillibilité papale (qui ne disait pas encore son nom) à l’évidence, cette dernière l’avait finalement emporté.

 

J’appelle obscurantisme précisément cette force que possède le clergé de s’opposer, sinon au progrès, au moins au changement. L’obscurantisme est un conservatisme, et un conservatisme aveugle qui fonctionne par pétition de principe. J’appelle « syndrome de Galilée » les cas où l’obscurantisme se manifeste, souvent aux dépens d’un homme ou d’un groupe d’hommes, par son inadéquation avec le présent, c’est-à-dire par le nécessaire usage d’une force (armée, politique, d’influence, …) pour rétablir ou au moins défendre un dogme dont le présent s’est éloigné au fil du temps. Les manifestations du syndrome de Galilée sont, on s’en doute, légion (romaine…) : du cas de Galilée à celui de Giordano Bruno, des réactions au darwinisme et à ses lointaines conséquences en termes de thérapie génique au dogme du peuple déicide, en passant par les refus de la contraception, l’avortement ou l’homosexualité.

L’obscurantisme est donc la défense acharnée de dogmes élaborés a priori, parfois de manière intéressée, en tout cas à la lumière des connaissances d’une époque donnée et dans un contexte intellectuel précis qui s’en ressent. Il est un problème car, comme je l’ai dit, il est par essence une pétition de principe ; il suppose vrais et indubitables ces dogmes sans autre fondement qu’un texte proclamé saint… par le dogme. Ayant figé une fois pour toutes la vérité dans ce fondement, il répudie toute tentative de remise en question et toute idée contraire aux dogmes, et définit à partir d’eux ses comportements et ses conduites. Il clôt ainsi le champ des possibles dans un monde pourtant constamment en devenir. Élaborons une brève histoire du dogme pour dire combien sa prétention à la vérité est ridicule.

La première épreuve du monothéisme chrétien fut l’élaboration de son Livre. L’histoire nous enseigne quelles contingences entourent l’émergence des évangiles, les choix plus ou moins arbitraires qui furent faits, ce qui ne manque pas de laisser songeur s’agissant d’un texte prétendument inspiré par Dieu et devant servir de base irréductible à toute la religion chrétienne. On sait quelles considérations politiques ont guidé le choix par l’Église de ses textes canoniques, ce qui montre bien que l’élaboration des saintes écritures est, avant tout, une histoire bien humaine. La lecture littérale prêtant évidemment le flanc à la critique de ses contradictions, incohérences et autres impossibilités, on considéra bien vite que tout était affaire d’interprétation, d’exégèse. L’herméneutique était née. La suite de l’histoire n’est qu’une interprétation de moins en moins littérale du texte. On soutenait encore, du temps de Léon XIII (soit au XIXe siècle), que les saintes écritures fixaient l’apparition de la Terre 4 000 ans plus tôt, alors même que les scientifiques, au premier rang desquels les récents évolutionnistes, donnaient des nombres de loin plus importants. On fit donc bientôt disparaître toute référence à ce chiffrage dans les commentaires (quoique certains créationnistes y croient encore dur comme fer). Et voyez le vrai miracle des religions du Livre : quand la réalité n’est plus conforme à notre interprétation, on révise notre interprétation pour qu’elle s’y conforme à nouveau. On tire donc d’une même source tout et son contraire, c’est-à-dire surtout ce qui nous arrange, en exploitant pour cela les flous d’un texte rempli de symboles, de métaphores et de contradictions. Ex falso sequitur quodlibet. On comprend sans peine, cependant, que ce pas de danse dogmatique gagne à ne pas se répéter trop souvent si l’on tient à garder un soupçon de crédibilité : voilà la première raison de l’inertie ecclésiale.

La somme des hasards que constitue la Bible met en peine celui qui la tient pour une référence absolue mais son caractère abscons permet au moins de lui sauver la mise lorsque les temps changent. C’est ainsi que les dogmes passent comme passent les saisons, se drapant de contingence alors même qu’on les présente et qu’on les tient pour nécessaires. Cette ultime inconséquence, cette relative nécessité des dogmes, en parachève le ridicule et ajoute à leur absence de justification leur inconstance. C’est pourtant d’eux qu’on veut tirer nos lignes de conduite et nos connaissances ; ou dit en langage romain, notre catéchisme. On comprend aisément qu’avec de tels fondements, rien ne tient. Ex falso sequitur quodlibet, une seconde fois : la déraison des dogmes condamne ce qu’on en déduit à une semblable déraison. Ne reste plus au croyant pour sa défense que le mystère de sa foi, derrière lequel il s’abrite bien vite : « credo quia absurdum. »

L’histoire de l’Église catholique est ainsi celle d’une litanie de défaites vite tues, d’une kyrielle de repentances qui sonnent comme autant de constats d’échecs à cacher. Et quoi de plus normal pour un monde sans cesse changeant que de mettre en défaut une force de conservation ? Ces mises en défaut sont, précisément, les manifestations du syndrome de Galilée, et suivent toutes peu ou prou le même schéma : l’Église réprime et condamne – par la force aux siècles passés, en paroles seulement de nos jours –, avant d’être contrainte à accepter le monde tel qu’il se donne pour ne pas apparaître totalement dépassée et/ou ne pas perdre toute trace de crédibilité. Parce que son inconstance lui en coûte, elle rechigne à changer ; parce que sa constance lui en coûte davantage, elle finit tout de même par s’y résigner. Mais l’Église a une repentance de temps long ; trois-cent trente ans pour Galilée. L’espoir qu’elle parvienne, un jour, à accepter que l’homme est un animal comme les autres, demeure donc intact. De l’origine des espèces n’a, après tout, que cent-cinquante ans !

Tout se passe comme si les prétentions de l’Église se réduisaient peu à peu, comme si en définitive elle procédait à l’image d’un coucou intellectuel, nichant dans l’inexplication d’un monde de laquelle la science moderne la déloge doucement. C’est toute l’histoire des mythes : ne sachant pourquoi cela est tel qu’il est, cette saison à cet instant, cet éclair dans la nuit de l’été, l’homme a forgé ses propres explications, mettant en scène la colère de Zeus ou les péripéties de Perséphone. Puis il suivit le conseil des Lumières, sapere aude (ose savoir), et la magie quitta la réalité d’un monde où l’éclair relève de l’électromagnétisme et les saisons de l’obliquité terrestre. On a prétendu, çà et là, que la controverse galiléenne consistait moins en l’opposition de la science et de la foi qu’en l’opposition de ceux qui, d’un côté, cherchent à opposer science et religion et, d’un autre côté, ceux qui voulaient les réunir. Cela n’est pas faux. Il semble que l’Église, tant qu’elle a pu, et donc par coups de force, a tout fait pour garantir la supériorité de la foi sur les sciences, et que la réunion des deux ne prévalut qu’ensuite, une fois son influence définitivement écornée par le progrès humain. Plus le temps passe et plus on nous oppose une conception métaphorique des saintes écritures. L’Église a délaissé le terrain scientifique : le big bang a sans doute eu lieu et il convient plutôt, aujourd’hui, de dire que la Genèse en est un peu le tableau romantique, et Dieu le secret initiateur. Cela se dit dans la langue papale (les mots sont de Jean-Paul II, à propos de « l’affaire » Galilée) : « La majorité des théologiens ne percevaient pas la distinction formelle entre l’Écriture sainte et son interprétation, ce qui les conduisit à transposer indûment dans le domaine de la doctrine de la foi une question de fait relevant de l’investigation scientifique. » [2] Même ce qui semble aller contre elle, l’Église est forcée de l’intégrer pour durer, non sans lui résister d’abord en provoquant autant de syndromes de Galilée. On regrette simplement qu’elle ne tire pas toutes les conséquences des paroles de feu son Saint-Père, en concevant par exemple que la vie soit apparue et ait évolué par hasard, sans « dessein intelligent », puisqu’il s’agit là encore de questions de faits relevant de l’investigation scientifique, à mille lieues de la doctrine de la foi.

Qu’on comprenne bien le mouvement profond, qui justifie aussi l’inertie ecclésiale : pour Dieu, dans nos textes, l’homme occupe une place cruciale. Il n’est pas comme ces « animaux-machines » dont parle Descartes parce qu’il possède une âme, partant un libre-arbitre. Il est une création à part du grand architecte et a été placé à dessein par ce dernier dans le monde, sive sur la Terre. Cela, la Genèse le raconte mieux que moi, partageant d’ailleurs d’innombrables similitudes avec les cosmogonies antiques. Leur fatal trait commun est sans doute leur portée réduite, ne traitant que de la Terre et de son voisinage immédiat, et révélatrice en cela de la main humaine, trop humaine, qui a pris part à leurs inventions. En tant qu’elle est perpétuelle déchéance du statut de l’être humain ; en tant, disait Freud, qu’elle procède par « blessures narcissiques » [3] de l’espèce humaine, l’histoire de la pensée s’affronte à celle de la religion pour qui, d’une part, l’homme tient une place centrale et, d’autre part, les dogmes ne peuvent être si simplement revus. Souvenez-vous du pas de danse dogmatique : quel croyant accepterait en effet qu’on revienne si facilement sur les bases de sa foi pour suivre les évolutions d’une science qui les contredit, donnant de fait à ces fondements une friabilité effrayante ? Le clergé abhorre le changement qui menace ses dogmes prétendument nécessaires, et il déteste plus encore le progrès, ce changement qui s’effectue dans un sens qui semble s’éloigner résolument de ses dogmes. L’obscurantisme n’est alors que l’autre nom de la lutte contre le changement et le progrès.

L’on perçoit dès lors en quoi l’obscurantisme est inhérent à toute croyance dogmatique. Ce dernier adjectif est important. Il existe en effet des conceptions de la religion, telles que celle de Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard [4], qui refusent précisément l’autorité des Églises et la bêtise des religions révélées, préférant s’en tenir à ce qu’il appelle une « religion naturelle » accessible à quiconque la recherche aux tréfonds de son cœur. Cette vision n’est pas la nôtre, mais elle a le mérite de balayer les dogmes et, donc, de conjurer l’obscurantisme. Elle montre qu’une religion non obscure est possible. Le germe du mal obscurantiste réside, en définitive, dans l’Église et son autorité plutôt que dans la religion elle-même. Nous aurons contre Dieu d’autres arguments en temps voulu ; l’obscurantisme ne disqualifie, quant à lui, que les institutions qui prospèrent, pour ainsi dire, sur son dos.

C’est ainsi que l’Église cède du terrain mais ne cède pas complètement pour autant, et poursuit la stigmatisation des homosexuels, de l’avortement ou de la génétique, dont le pionnier, Gregor Mendel, fut pourtant un moine autrichien ! Elle ne tire pas les ultimes conséquences de ses revirements et ne mesure pas qu’elle n’est, au mieux des cas, légitime à parler que de Dieu. Les voies du seigneur, selon l’expression-refuge consacrée, sont impénétrables : il est grand temps aujourd’hui de retourner la formule. Si tant est qu’elles existent, cette impénétrabilité implique que personne, pas plus le religieux que l’athée, ne peut sonder les reins et le cœur de Dieu pour savoir ce qu’il juge bon ou mauvais, vrai ou faux. C’est ainsi que les dogmes nous leurrent et qu’ils ne valent pas plus que leurs négations, malgré les airs qu’ils se donnent.

Le 15 août dernier, nous avons pu constater dans l’Église française la résurgence d’un syndrome de Galilée, qui fut répété à l’envi par tous les prêtres (hormis les plus éclairés d’entre eux) à la demande de Monseigneur André Vingt-Trois. Priant « pour celles et ceux qui on été récemment élus pour légiférer et gouverner ; que leur sens du bien commun de la société l’emporte sur les requêtes particulières » (y compris, pensons-nous, les requêtes particulières du lobby catholique), le texte invite notamment à prendre soin des enfants, afin « qu’ils cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère ». Avec toute la délicatesse et le sens de la formule qu’on lui connaît, l’Église a trouvé son Galilée d’un jour : le couple homosexuel qui prétend adopter.

Cette prière ne s’est pas écrite sur un coup de tête, mais elle est la traduction, sinon d’une homophobie plus ou moins dite, au moins d’une réticence à l’homosexualité, déjà stigmatisée dans le catéchisme romain qui parle de « dépravation grave » et d’« actes désordonnés » [5]. Passons sur le Lévitique où l’on peut lire que « si un homme couche avec un homme comme on fait avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable, ils seront punis de mort » [6] ; oublions le peu de cas qu’on promet de faire de Sodome et Gomorrhe dans les évangiles ; ne nous attardons pas sur les épîtres de Paul qui ne présagent rien de bon pour les homosexuels qui prétendaient accéder au royaume de Dieu. Après tout, comme nous l’avons dit, tout est affaire d’interprétation… Et l’interprétation, comme on peut s’y attendre, suit le schéma classique des syndromes de Galilée : d’abord rejet et condamnation de ce « dérèglement de Sodome » (cf. les conciles de Tolède ou Naplouse), avant un début de revirement en 1975. Paul VI approuve alors une déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi [7] qui, si elle qualifie encore les relations homosexuelles de « graves dépravations » et en parle comme d’une « triste conséquence d’un refus de Dieu », enjoint tout de même à accueillir ces homosexuels dans l’action pastorale, en insistant toutefois sur la nécessité de n’employer aucune méthode qui « leur accorderait une justification morale ». Le catéchisme de l’Église catholique, promulgué en décembre 1992 par Jean-Paul II et que l’on citait tout à l’heure, reprend exactement cette idée. En 2003, la congrégation précédente récidive : « le respect envers les personnes homosexuelles ne peut en aucune façon conduire à l’approbation du comportement homosexuel ou à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles » [8]. En 2005, sous Benoît XVI, on prend même soin de préciser qu’il convient de refuser aux homosexuels l’accès au séminaire et aux ordres religieux. Début 2012, ce même Benoît XVI déclarait enfin : « les politiques qui portent atteinte à la famille menacent […] l’avenir même de l’humanité » [9], rien que cela. Sans l’approbation de l’Église, mais avec celle d’une bonne part de ses fidèles, l’évolution vers un mariage pour tous est en route un peu partout dans le monde et se fera, si l’on en croit le gouvernement, courant 2013 en France.

Contentons-nous de convoquer l’histoire pour exercer notre sens critique. Selon un récent article [10] de Julien Dubouloz et Damien Boquet, maîtres de conférences en histoire à l’université d’Aix-Marseille, « l’idée selon laquelle le mariage chrétien hétérosexuel serait une institution ancestrale, aussi ancienne que le christianisme, […] doit être remisée au placard ». Dans leur article, ils rapportent que les unions hétérosexuelles des premiers siècles chrétiens restaient strictement civiles, comme celles de la Rome antique, c’est-à-dire qu’elles ne servaient peu ou prou qu’à la transmission du patrimoine, du nom, etc. À cette époque, l’Église elle-même rechignait de toute façon à sanctifier une institution du mariage, qui serait fondée sur la sexualité. Qui plus est, cela l’obligerait à faire le deuil du rêve de Saint-Jérôme d’un monde peuplé de vierges et de chastes. De manière générale, on n’était pas à cette époque assigné à une identité sexuelle (hétéro- ou homosexualité) mais jugé pour ses comportements sexuels eux-même, et de fait a donc perduré une culture homo-affective que l’on rencontre notamment dans la rhétorique amoureuse des lettrés du Moyen-Âge, « qui est restée une affaire d’hommes entre eux, et dans une moindre mesure de femmes entre elles ». À côté des unions hétérosexuelles « arrangées », il a ainsi longtemps existé, dans l’Occident médiéval de culture chrétienne, des unions entre personnes du même sexe, reconnues par l’Église. L’article cite en exemple cette cérémonie :

« Selon le déroulement le plus attesté, les deux compagnons devant être unis sont placés dans l’église, parfois devant l’autel, par le prêtre qui leur remet un cierge dans la main. Tandis que les deux hommes manifestent leur engagement en posant leur main droite sur l’Évangile, le prêtre prononce plusieurs prières, engageant les deux hommes à s’aimer tous les jours de leur vie sans jalousie ni tentation. À l’issue de la cérémonie, le couple échange un baiser sur la bouche et reçoit la communion du prêtre. »

Sur la foi du même texte sacré, on a donc pu reconnaître et célébrer des unions entre personnes du même sexe tout en condamnant fermement le fameux « dérèglement de Sodome ». Voilà la preuve, en tout cas, que même lorsque l’institution du mariage n’était ni sacrée, ni chapeautée par l’Église, et laissait l’amour aux amis, très souvent du même sexe, le monde n’a pas cessé de tourner, et l’humanité ne s’est pas éteinte pour autant. Le mariage homosexuel sonnerait le glas de notre civilisation, soutiennent sans rire ses détracteurs : voilà qui devrait, s’ils sont honnêtes, les rassurer. Mais agiter le chiffon rouge d’une probable mort de la civilisation pour susciter les peurs, c’est avouer en creux n’avoir pas d’argument convainquant. C’est, aussi, refuser de voir ce que rapporte l’histoire.

Nous sommes ici à un tournant : les fidèles, de plus en plus, se disent favorables au mariage homosexuel. Quoi de plus légitime que les mentalités évoluent dans un monde qui évolue aussi ? Si elle ne veut pas s’en couper définitivement, l’Église sait à quel pas de danse elle doit désormais se livrer. Elle n’a d’une certaine façon plus le choix : ite, missa est.

L’Église n’a jamais été de son temps, mais enfin, il fut un temps où elle imposait son intemporalité aux hommes. Aujourd’hui, elle ne peut plus imposer ses dogmes ; voilà qu’ils s’effondrent donc. Lui revient comme un boomerang son archaïsme essentiel. Elle qui pensait l’homme comme création de Dieu, au centre d’un monde apparu en six jours, doit souffrir la place réelle qui est en fait celle de l’humain : perdu dans un Univers immensément grand qui ne saurait avoir de centre, résultat hasardeux d’une vie qui émergea, d’abord, sous forme de bactéries. L’homme est un animal comme les autres, sans place privilégiée dans un « monde » qui n’est plus réduit aux systèmes planétaires des siècles révolus. Dans ces conditions, les textes sacrés et les dieux paraissent bien trop locaux pour receler encore une once de vérité. Les monothéismes ont fait leur temps. Qu’ils rejoignent les dieux de l’Olympe au rang des mythes et des merveilles.

  1. D’après Maurice A. Finocchiaro, The Galileo Affair : A Documentary History, Berkeley : University of California Press, 1989 []
  2. Discours de Jean-Paul II aux participants à la session plénière de l’académie pontificale des sciences, 31 octobre 1992 []
  3. Sigmund Freud, Une difficulté de la psychanalyse, 1917 []
  4. In Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’Éducation, 1762 []
  5. Catéchisme de l’Église catholique, article 2 357 []
  6. Lévitique 20.13 []
  7. Congrégation pour la doctrine de la foi, Déclaration Persona Humana, 29 décembre 1975 []
  8. Congrégation pour la doctrine de la foi, Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles, 3 juin 2003 []
  9. Présentation des vœux du Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège par Benoît XVI, 9 janvier 2012 []
  10. Julien Dubouloz et Damien Boquet,  Mariage pour certains, mariage pour tous ? Réflexions actuelles à partir de l’Antiquité romaine et du Moyen Âge occidental, août 2012 []

2 commentaires

  • Salut,

    Comme promis, voici un petit commentaire =). Déjà, j’aime beaucoup ta façon d’écrire et tous les exemples que tu donnes, c’est très intéressant !

    Mais bon, voilà comme tout bon article, ça fait réfléchir donc je te partage ma réflexion et mes questionnements :

    Je trouve que ta réflexion concernant les dogmes est juste et très bien argumenté, par contre concernant l’homosexualité, j’aimerais te donner mon point de vue. Lorsque tu donnes les arguments de ceux qui s’opposent à l’homosexualité, tu cites les passages de la Bible et puis tu donnes les arguments que les croyants donne parfois pour donner une raison à ce texte. Hors je pense que ces des choses ne sont pas sur le même plan. Dans le premier cas, cela fait parti d’une croyance ou d’une philosophie selon la façon de voir les choses et ça n’a donc pas de fondements biologique ou que sais-je… Ainsi on ne peut pas qualifier les croyants d’homophobe car il suive ce courant de pensée car en principe ils ne sont pas censés imposer cette pensée. D’un autre côté on ne peut pas non plus leur rapprocher de croire cela. Ne pas trouver que l’homosexualité est une bonne chose ou dire qu’il faut la tolérer, ce sont deux philosophies qui se valent tout autant. Je sais pas si je suis très clair mais je tenait à préciser cela car ce n’est pas de l’homophobie loin de là !

    « L’histoire nous enseigne quelles contingences entourent l’émergence des évangiles » Qu’entends tu par là ?
    Aussi tu dis souvent que la religion donne une place centrale à l’homme, je ne suis pas sur de comprendre …

    Merci en tout cas pour ce moment de lecture =)

    • Salut,

      Concernant l’homosexualité, je commence par citer les textes qui, semble-t-il, abondent dans un même sens : celui de la condamnation de cette « grave dépravation ». Cela dit, et dans la suite du travail sur les dogmes, je sais qu’une lecture littérale des textes n’est plus possible, et que ce qui importe c’est surtout l’interprétation des textes. En l’espèce, l’interprétation stable au cours de l’histoire est le rejet de l’homosexualité, avec une nuance toutefois : alors qu’elle a longtemps rejeté les homosexuels, l’Église les tolère aujourd’hui. Elle continue de rejeter l’homosexualité comme une « grave dépravation » mais a fini par accepter en son sein les homosexuels, comme s’ils étaient finalement atteints d’un mal qu’ils subissent et dont ils sont, pour ainsi dire, victimes.

      À mon sens, ce n’est qu’une version aseptisée d’homophobie, une homophobie ecclésiale qui n’a plus la force d’une Inquisition pour se concrétiser et qui reste donc confinée au plan de la pensée. L’homophobie n’est qu’une déclinaison de la xénophobie, une peur de l’Autre quand l’Autre est homosexuel. Une phobos, une peur : c’est important car cela signifie bien que la xénophobie n’a pas besoin de preuve de xénophobie pour exister ; pour aller vite mais être bien compris, disons que Hitler n’est pas devenu antisémite le jour où il a ouvert son premier camp, mais que l’ouverture du camp est la conséquence de son antisémitisme. Et ce n’est donc pas parce qu’on ne cherche pas à « imposer cette pensée » qu’elle n’existe pas et ne pose pas problème. On voit d’ailleurs les problèmes qu’elle finit par poser : elle finit par faire pression sur la société pour empêcher l’égalité républicaine de s’appliquer pleinement, en voulant restreindre le mariage à un couple hétérosexuel. On peut être contre le mariage homosexuel lorsqu’on a des arguments ; on n’a pas le droit de l’être lorsqu’on n’a à invoquer qu’une réticence, une peur ou un rejet. C’est toute la distinction de la passion et de la raison ; ici, de la passion xénophobe et de la raison du débat d’opinions.

      Lorsque je parle ensuite de la facticité des évangiles, c’est-à-dire de la contingence de leur émergence, je veux signifier par là que le choix des évangiles a été arbitraire et qu’en fin de comptes, ce texte sacré n’est que le résultat hasardeux d’un processus humain (cf. les évangiles apocryphes, et nombre d’articles à ce sujet ; un philosophe des lumières dénombrait quelques centaines d’évangiles et le choix final n’en retient que quatre, c’est dire s’il y a eu une sélection drastique !).

      Sur la place centrale de l’homme, enfin, je crois que l’idée est transparente. La religion a pour objet le salut de l’homme (les autres animaux n’ont même pas d’âme), traite de l’origine du monde immédiat à l’homme (elle se fiche bien mal, la Genèse, des astres autres que la Terre), s’est bâtie autour d’histoires humaines (d’Adam et Ève à la vie de Jésus), et fait de l’homme un être à part capable d’accéder au royaume de Dieu. L’homme occupe une place centrale dans les religions, c’est indéniable ; mais la place de l’homme dans l’univers est toute autre. Il n’en est qu’une petit poussière, perdue dans ces espaces infinis et silencieux qui effraient tant Pascal.

      Que nous indique cela ? Que la religion est une œuvre de l’homme. Naïvement, l’homme à ses origines se pensait central, ne voyait pas l’étendue infinie de l’univers, ne percevait pas qu’il était le résultat d’une évolution naturelle de long cours. L’homme a naturellement tendance, en fait, à se percevoir le centre du monde, et cela transpire sur les religions. Les conquêtes de la raison, ces fameuses blessures narcissiques qu’évoque Freud, nous ont appris que nous n’avons pas cette importance. C’est ce qui me fait écrire, en guise d’ouverture, que la localité des monothéismes achève définitivement de les discréditer.

      Voilà de quoi, je l’espère, répondre à tes questions ! Merci en tout cas d’avoir pris le temps de me lire et de commenter.

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