« Les peuples n’ont jamais que le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur. »

Stendhal

Il y a l’image, la façade, l’apparente tolérance à laquelle sont forcés par la loi les citoyens ; et il y a les citoyens. Il sourd dans les villages, dans les lycées, aux cafés et dans les rues, sur les marchés et dans les maisons, et même maintenant sur Internet, ce que le politiquement correct ne tolère plus dans les journaux ou à la télé, ni sur les bancs des Assemblées législatives, ni même dans les discours de nos politiques (encore que) : serpentant dans le peuple, tel un Léviathan caché dans le fond sombre des eaux qui ne ferait sentir son existence que par les doux remous que son ondulation violente produisent à la surface des océans, elle semble un mal incurable : l’intolérance. Que n’entend-on pas sur les Roms ces temps-ci ? Que n’entend-on pas éternellement sur les homosexuels ? Que n’a-t-on point trop entendu sur les musulmans, récemment encore ; sur les juifs aux siècles passés ? Qu’a-t-on à reprocher aux riches voleurs et exploitants quand nous sommes pauvres ; aux miséreux fainéants et qui abusent de la bonté de l’État quand nous sommes riches ? Toujours, à toutes les époques, que le pouvoir politique l’ait admise, prise pour politique, combattue ou niée, des franges entières de la population ont cédé et cèdent encore, dans leurs cœurs, aux sirènes de leur instinct terrible : la haine de l’autre. L’autre qui est étranger, n’a pas la même culture ni la même langue ; l’autre qui n’a pas la même histoire ou la même couleur de peau, mais aussi cet autre moins lointain dans l’espace mais parfois plus dans les mœurs qui n’aime pas le sexe que nous aimerions à sa place. La différence éloigne et oppose, toujours, presque deux cent cinquante ans après la publication du Traité sur la tolérance de Voltaire, qui demeure, dans nos sociétés « modernes », tristement d’actualité. La xénophobie continue de déployer ses artifices malgré les lois : mieux, en pensant l’avoir juridiquement condamnée, on y prend moins garde. Éradiquée d’un paysage public qui s’est déconnecté de la réalité des esprits, elle a tout loisir de prospérer à l’ombre de son interdiction. Condamner la xénophobie par la loi, ce n’est pas l’éradiquer du cœur des hommes.

La sociobiologie met en lumière des comportements évolutifs qui pourraient expliquer la tendance de l’homme à la xénophobie, cette peur de l’inconnu ou bien encore ce rejet de l’autre qui n’est pas dans notre groupe qui préservaient l’animal-homme et ont permis son progrès mais qui, de nos jours, trouvent tristement écho dans nos cultures. D’autres attribuent à la seule culture le rejet d’autrui, qui souligne et rend négative la différence, au travers des médias par exemple. En fait, il doit y avoir au fond un peu des deux, car la xénophobie que l’on entend fleurir aux comptoirs de nos bistrots dépasse, et de loin, le simple cadre d’une nature humaine, et la seule peur de l’inconnu peine à justifier la haine de l’autre que l’on déteste en médisant et en fabulant sa condition dans des arbitraires jugements à l’emporte-pièce ponctués du rituel « je les connais, moi ! » On peut aussi penser que la haine de l’autre est un moyen de se battre quand tout va mal, ou même plutôt de justifier que tout n’est pas bien : on cherche des responsables, et l’étranger qui ne nous est pas connu, ne nous est pas ami, en fait un parfait auquel on a tout loisir de fabuler une monstruosité. Justement parce qu’il est loin de nous, on remplirait notre ignorance à son égard par des fables qui nous arrangent. Comme la violence, la xénophobie tire donc sans doute son sens profond de l’homme naturel (a-t-on un jour observé un peuple qui ne soit absolument pas xénophobe ?), mais la culture assurément l’a remaniée, la distordue ; l’a empirée. La culture peut bien avoir exalté tragiquement la xénophobie naturelle de l’homme, là où nous aurions voulu qu’elle nous en émancipe… Mais qu’importe que la peur, la haine de l’autre soit fait de nature ou produit de la culture : quelle que soit l’hypothèse de son origine, seule tient pour l’enrayer la culture ; culture qui surmonte la nature pour l’une, culture qui dépasse la culture pour l’autre. Car rien ne saurait venir justifier dans nos sociétés la xénophobie la plus primaire.

Xénophobes, vous avez peur avant de haïr : mais ouvrez les yeux, votre peur ne vaut rien. Les peurs sont déraisonnables, si bien qu’on ne peut avoir peur que de la peur elle-même, qui déboussole, qui rend fou, qui voile le jugement et obscurcit les sens au point d’engendrer l’inhumain et l’abject. La peur de l’autre a tué Calas par le glaive de la justice à Toulouse le 9 mars 1762, elle a brûlé plus d’un hérétique, et tabassé d’innombrables noirs ou homosexuels, aussi bien qu’elle a lapidé trop de femmes qui ne se voilaient pas, trop d’hommes seulement coupables d’avoir posé leurs lèvres sur d’autres lèvres d’hommes. Eh quoi ! La croyance de votre voisin vous menace-t-elle ? Nuit-elle à votre vie ; viendra-t-elle vous tuer, vous faire mal, ou du mal ? Et son incroyance ? Et sa couleur de peau, et ses inclinations ? Et ses habits, et ses goûts, et sa langue ? Oui, il n’y a pas de raison objective qui tienne pour rejeter l’autre systématiquement parce qu’il est comme ceci ou comme cela : les arguments de votre peur sont insensés. Oserez-vous par exemple m’objecter que l’homosexualité est un vice parce qu’elle va contre la nature ? Eh quoi ! Voyez les bonobos, chez qui la bissexualité est un fait maintes fois rapporté, de la presse spécialisée aux reportages animaliers : l’homme est loin d’être le seul animal à avoir des comportements homosexuels ; on a observé des parades amoureuses, des gestes d’affection, des relations sexuelles, des couples et des comportements parentaux mettant en jeu des animaux du même sexe chez près de 450 espèces de par le monde, dans différentes branches de l’arbre phylogénétique. L’homosexualité est naturelle : drôle de contre-nature… Oserez-vous aussi m’objecter, comme d’affreux amateurs de paralogismes purement démagogiques se plaisent à le faire ces temps-ci, que la majorité des délinquants sont noirs ? Eh quoi ! Plus encore sont des hommes, alors enferrons dès aujourd’hui tous les représentants du « sexe fort » ! On invente des liens où il n’y en a pas. Et on s’abstient par là de découvrir les vrais liens. Car les prévenus, pour la plupart, et à plus forte proportion qu’ils ne sont noirs ou issus de l’immigration, sont dans un état de précarité sociale et morale qui, c’est évident, est sans aucun doute plus à même d’être cause d’un comportement illégal qu’un simple pigment, qu’un simple gène, qu’une simple filiation. Maître Eolas décrit cela dans un billet en mars dernier :

« Le délinquant type gibier de correctionnelle (en excluant la délinquance routière qui est un cas à part, une délinquance d’honnêtes gens, bien intégrés et ayant un métier, et qui d’ailleurs est traitée différemment) est un homme, je l’ai déjà dit, plutôt jeune, pauvre, issu d’une famille pauvre, sans formation, ayant souvent abandonné l’école dès 16 ans, au chômage ou connaissant la précarité du travail, trimballé de “plate-forme de mobilisation” (oui, c’est un terme tout à fait authentique de la novlangue de Pôle Emploi) en formations inadaptées. Quand il a le droit de travailler, ce qui n’est pas le cas d’un étranger en situation irrégulière (soit dit en passant, dépouiller un homme de son droit de travailler est une des plus grandes atteintes à sa dignité qui se puisse commettre, et c’est l’État qui le commet en notre nom). L’alcool ou la drogue (le cannabis, le plus souvent) sont souvent présents, pour l’aider à tenir dans cette vie sans espoir de s’en sortir, et sont parfois la cause de la délinquance (énormément de petits dealers font ça uniquement pour financer leur consommation, et ce sont ces amateurs qui sont des proies faciles pour la police).
Allez à une audience de comparutions immédiates, vous entendrez la litanie des enquêtes de personnalité, vous verrez si je dis vrai (à Paris, du lundi au vendredi à 13h30, 23e chambre, escalier B, rez de chaussée, le samedi à 13h30 dans les locaux de la 25e chambre, escalier Y, rez de chaussée, entrée libre, c’est gratuit).
Mettez un homme, quelle que soit son origine, sa race, ou sa religion, dans cette situation, et vous en ferez probablement un délinquant. Or ce portrait robot correspond majoritairement à des personnes issues de familles noires et arabes, venues travailler en France dans la seconde moitié du XXe siècle où la France manquait de main d’œuvre et touchées de plein fouet par la crise.
Et tout ce que retiennent Eric Zemmour et Philippe Bilger, c’est l’origine ethnique des délinquants, comme si elle était pertinente. C’est s’arrêter à la surface. Et pointer du doigt toute une population qui partage ce trait physique majoritaire chez les délinquants. Comme si elle avait besoin de ça. »

N’objectez plus, rien ne tient. Et objecter toujours c’est vouloir rejeter l’autre coûte que coûte ; c’est n’avoir pas saisi le caractère essentiel de la tolérance dans l’établissement de la liberté, de la civilisation ; son implication dans le bonheur. Au risque de prendre des accents messianiques, je l’écris : n’ayez pas peur. N’ayez plus peur. Je ne vous demande par de me croire ni d’en être persuadé, mais de vous en convaincre : réfléchissez, voyez, sentez. Il n’y a pas de place dans notre civilisation pour l’intolérance.

Mais s’il faut la combattre par la lumière, gardons-nous d’en faire un monstre à lacérer par l’épée. Il ne faut pas lutter contre l’intolérance en instaurant un politiquement correct corsetant tous les faits et gestes, mais bel et bien dépasser le rejet de l’autre. Faut-il condamner les propos xénophobes ? Ayons le courage de dire non. Cachés sous une apparente interdiction, ils prolifèreraient tout de même et dans l’ombre. Publics, ils sont alors publiquement contestables. Nous sommes persuadés de la nécessité, du bien-fondé et de la grandeur de la tolérance, alors elle s’imposera naturellement. Sauf à avouer la crainte qu’on ne balaie notre chère tolérance (ce que nous ne pouvons concevoir, comme nous l’avons montré), ou bien à penser les intolérants comme des monstres, ce qui est proprement intolérant parce qu’ils sont aussi des hommes, ou même à juger trop idiot le peuple, ce que nous ne pouvons imaginer, nous n’avons pas à avoir peur de laisser libre la parole. La bataille n’est pas à faire dans les prétoires, mais dans la société. Elle ne se gagnera pas à force de plaintes mais doucement, à force d’éclairages. Les lumières se sont allumées au XVIIIème siècle, entretenons leur foyer : les ombres ne sont pas encore totalement dissipées. Mieux vaut porter le flambeau inlassablement que de masquer tous les yeux de foulards ; interdire la xénophobie publiquement, c’est simplement cacher la misère alors que nous voulons l’éradiquer. Il faut libérer la parole pour faire sortir le pus. Faut-il rire de l’intolérance ? Évidemment, c’est presque corollaire de la parole libérée, il faut bien sûr rire de tout : dramatiser l’intolérance, c’est déjà faire son jeu. Faut-il favoriser les victimes de l’intolérance ; par la discrimination positive ? C’est discutable, car ça ne règle pas le problème, ou bien il faut nous expliquer comment. Ce qu’il ne faut pas faire, en fait, c’est diaboliser les intolérants. Nietzsche nous avertissait : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. Et quant à celui qui scrute le fond de l’abysse, l’abysse le scrute à son tour. » Il faut les condamner quand leur intolérance les pousse au crime ou au délit, il faut les combattre sur le plan des idées, mais il faut aussi pour cela les comprendre, pour leur faire comprendre en quoi la diversité de l’humanité doit tous nous conduire à l’humilité de la tolérance. C’est, au fond et en fait, replacer le débat public dans la calme raison plutôt que dans la peur ; substituer à l’exploitation des passions la confrontation des argumentations. Car diaboliser les intolérants, c’est céder au dernier piège tendu par une intolérance qui périclite et s’abandonner soi-même, un peu, au rejet de l’autre.

Devant la réapparition de la haine de l’autre sans détour dans le projet politique de notre gouvernement, lorsqu’il s’agit d’expulser les Roms, lorsqu’il s’agit de durcir la législation sur les étrangers ou même les récents Français en les menaçant de déchéance, il apparait nécessaire en tant que citoyen d’exprimer sa désapprobation et son dégoût, c’est pourquoi j’ai signé la pétition « Touche pas à ma nation », et je vous invite à en faire de même : rejetons ensemble l’intolérance de nos dirigeants.