Aujourd’hui, mon train était à l’heure. Il est parti à l’heure et est arrivé à l’heure. Je hais les trains qui arrivent à l’heure…

Noël approche, nos villes grelottent, parées de mille et une lumières. Les vitrines aussi scintillent et rivalisent d’éclats pour séduire la foule, toujours plus nombreuse, qui brave le froid et la nuit, et parfois même la neige, pour acheter de quoi combler ses amis et par la même occasion acheter leur joie qui en retour la comblera. Dans les familles, déjà, on suppute ; chez qui mangerons-nous, qui allons nous revoir. Ah bien sûr, des fois, la lassitude de ces repas qui finissent par dégénérer interroge. Mais c’est un peu, chaque année, à Noël, comme un remake du mythe de Sisyphe : on finit quand même par y retourner, par se prendre la tête mais, finalement, par forger des souvenirs qui nous amusent déjà dès l’année suivante. Familles, je vous haime, synthétiserons-nous de Gide et de Ferry.

Noël, c’est d’abord une ambiance ; l’ambiance de l’enfance. Celle de la chaleur du foyer, de la famille retrouvée, à laquelle nous contraint le temps glacial de l’hiver. Celle des paradis blancs figés de nos forêts, des mers resplendissantes d’albâtre de nos plaines. Celle des villes en fêtes, rayonnantes et fleurant bon les marrons, le vin chauds, bercées par des musiques sans cesse ressassées sans même qu’elles ne s’essoufflent. Noël, c’est l’émerveillement, c’est la joie qui brille dans les yeux des bambins qui découpent minutieusement les cadeaux de leurs rêves dans les catalogues ; la joie qui brille dans les yeux des grands-parents qui revoient leurs enfants et leurs proches épargnés pour un temps du tumulte de la vie active ; la joie qui brille dans les yeux des amoureux qui s’embrassent entre les flocons. Noël c’est la flamme de notre insouciante jeunesse chaque année ravivée, quand nous avions sept ou huit ans et que nous attendions, impatients, le jour fatidique de la naissance de Newton pour déchirer dans un acte libérateur de bonheur le papier de nos cadeaux, qui bien souvent d’ailleurs sombraient dans l’oubli quelques semaines ensuite. La jeunesse sans souci du lendemain ni même du présent est le seul véritable âge des moments parfaits. Ensuite, tout n’est plus qu’imitation, souvenir, effroyable nostalgie…

J’aime être bercé par le train qui file à vive allure, voyager, bouger en restant immobile, au chaud d’une voiture. Par-delà les vitres, les villages se succèdent, et les champs. Parfois, lorsqu’il fait jour, le soleil dépeint d’or la nature qui défile. Quand il fait nuit, comme des milliers d’étoiles filantes, les lumières passent. Des fois il pleut, des fois il neige, mais toujours mon train avance, et me berce. Les gares qu’il traverse, les gens qui montent et descendent, le bruit régulier et si caractéristique de ses roues, ce si doux tangage… On s’attaque bien trop aux bohèmes, stigmatisés souvent sous le seul vocable de Roms, pour que ça ne révèle pas une toute petite jalousie ; eux sont libres d’aller, « deçà-delà, pareil à la feuille morte » ; ils peuvent errer là où nous sommes enferrés dans nos maisons, nos habitudes, nos principes, nos sociétés d’apparaitre et d’objet. Qu’elle paraît belle, la vie de bohème ! Mon train est un bohème qui m’emmène, les poings dans ses poches crevées, au travers des campagnes et des villes. C’est si doux, si beau, si léger, la liberté…

J’aime les trains, j’aime Noël, et les trains dans le froid, dont les vitres se couvrent de givre, qui offrent aux voyageurs la candide candeur des paysages inviolés de l’hiver me bouleversent. Ne sont-ce pas des héros, ces hommes qui font rouler mes trains ? Ils sont des héros anonymes, dévoués, enfermés dans leurs cabines, sans qui mes sublimes errances ferroviaires ne seraient qu’un fantasme…

Alors trop souvent, on entend les mêmes critiques, envers les cheminots plus encore qu’à l’encontre des fonctionnaires comme les profs, qui ne sont déjà pas gâtés. Faisant fi des réalités, sous le couvert d’un humour frustré, on moque des fainéants, des râleurs, des incompétents. À la moindre panne, au moindre retard, les médias charognards s’en donnent à cœur joie, interrogeant tel ou tel coléreux pressé, victime qui s’ignore d’un système où le temps est fait roi. Mais des trains qui partent et arrivent à l’heure, on ne dit rien… S’ils devaient être autant loués, tous les jours, qu’ils sont blâmés au moindre faux-pas, nos cheminots seraient tous dès à présents décorés de la légion d’honneur, qu’ils méritent sans doute bien plus que bon nombre de promus… Car ceux-là que l’on présente comme des nantis sont loin d’en être. Leurs horaires précaires qui les invitent à travailler tantôt le jour, tantôt la nuit, éloignés et rejetés bien loin de leurs familles ne sauraient souffrir de pareilles tromperies. Combien de nuits, telle Pénélope attendant Ulysse, l’épouse du cheminot dormira seule au fond de son lit ? Combien de fois devra-t-elle seule faire face aux aléas de la vie de tous les jours, soutenue seulement par téléphone par un mari impuissant à des centaines et des centaines de kilomètres ? Combien de fois ses fils et ses filles s’attristeront de l’absence d’un père à telle ou telle fête d’école là où presque tous ses amis auront leurs deux parents ? Et combien de Noël seront ainsi perdus pour sa famille, absent qu’il sera pour que les autres puissent, eux, fêter Noël ensemble ? C’est un héros, parmi d’autres bien sûr, mais un héros. De ces héros ordinaires dont on parle si peu, médecins, professeurs, pompiers et conducteurs, pour ne citer qu’eux. Sauf que lui, trop souvent, n’est pas reconnu à sa juste valeur.

Mon père est de ceux-là. Tout petit déjà, je sais qu’il aimait regarder les trains passer ; ne nous a-t-il pas souvent emmenés en vélo, mon frère et moi, quand nous étions plus jeunes, voir nous aussi aller et venir ces machines qu’il aime tant ? Nous chassions les lézards, nous ramassions des marrons, et nous attendions que passent ces serpents de ferraille… Les trains sont sa passion et sa vie ; jeune apprenti à seize ans, il conduit aujourd’hui le TGV, à quelques années d’une retraite bien méritée. Car il a beau aimer ses trains, ses yeux cernés laissent transparaitre une évidente lassitude. Las des nuits décalées, des découchés incessants, du froid glacial des nuits d’hiver, de la lourdeur de l’été en cabine. Las des horaires sans cesse changeants. Las de la responsabilité qu’il porte de tous ses passagers.

Les cheminots, c’est bien connu, sont un peu comme une grande famille. Chaque Noël, leur CE organise des spectacles et offre des cadeaux aux enfants, pour oublier un temps que bon nombre d’entre eux seront un peu orphelins le 24 ou le 25. Noël ou Nouvel An, il faut choisir. Et parfois, on ne peut même pas…

Cette année, pendant que les familles réunies autour d’un copieux repas s’amuseront et riront aux éclats, je serai chez moi, avec mon frère et ma mère, et nous serons seuls. Tandis que les enfants s’émerveilleront de leurs nouveaux cadeaux dans chaque foyer, mon père filera dans la nuit et le froid, seul dans son train sans doute presque vide. Quelque part, entre deux rails, déchirant une plaine enneigée, il fêtera Noël sans même s’en rendre compte, trop occupé à bien conduire. Dans les voitures, ses quelques voyageurs seront bercés par un léger roulis. Chez nous, le sapin sera moins vert, les boules moins brillantes, et les cadeaux sans charme. Tout sera insipide.

Cette année où je le vois si peu, les trains m’auront volé mon père même à Noël…