Nicolas Sarkozy n’a, décidément, rien compris à la Laïcité. En 2007, en tant que chanoine de Latran, il déclarait quelques mois à peine après son élection que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Et déjà ces mots dans sa bouche fleuraient la récidive : ministre de l’intérieur, il avait en effet semé le trouble en se déclarant favorable à un « financement national des grandes religions ». Il n’aura fallu attendre que cent ans pour qu’on remette en cause avec une telle force au plus haut sommet de l’État ce joyau français qu’est la Laïcité. Bien entendu, des voix se sont élevées ; telle cette tribune parue dans Libération en 2008 et qui s’inquiétait d’une « remise en cause violente et globale » de la Laïcité. Mais c’était là le début d’un long travail de sape. À Riyad, en 2008, Nicolas Sarkozy prêtait à Dieu le rôle d’unificateur des cultures méditerranéennes ; la même année, recevant Benoit XVI à Paris, il ne vit que le Christ dans la longue Histoire de France. Et le chef de l’État de défendre une « laïcité ouverte », ou tantôt, selon l’humeur, une « laïcité positive », effarante définition d’un concept forcément négatif ainsi vidé de sens.

Nombre d’intellectuels, comme Catherine Kintzler ou Henri Peña-Ruiz, s’indignent de telles inepties sur un principe pourtant fondamental de notre République ; ce qu’il reste de Ferdinand Buisson ne manque sans doute pas de se retourner dans sa tombe. La vision qu’a notre président de la Laïcité est à ce point grotesque que même certaines institutions religieuses (et c’est un comble) ne s’y reconnaissent pas : le Crif compare le pseudo-concept de « laïcité positive » à un « slogan », son président rappelant son attachement fort à la loi de 1905 qui fait partie, selon les propres mots de monsieur Prasquier, du « génie de la France » ; l’Observatoire chrétien de la Laïcité jugeant pour sa part le discours de Latran « effarant ». En même temps, qu’attendre d’autre d’un président pour qui l’Histoire de France se borne à ses « racines chrétiennes », comme si la Révolution n’avait pas eu lieu, comme si la Gaule n’avait jamais existé, comme si d’autres croyances n’avaient jamais pris place dans un pays qui semble à ses yeux être depuis toujours la fille aînée de l’Église devant le demeurer. Et comme si, surtout, on pouvait aussi simplement résumer notre Histoire au fait religieux en négligeant le reste, comme si durant une « époque chrétienne » tout a été chrétien sans qu’il n’y ait rien d’autre. Prétendre que la France a des racines chrétiennes est ridicule : « L’Europe, écrit Paul Veyne cité largement au précédent lien que je vous recommande vivement, n’a pas de racines, chrétiennes ou autres, elle s’est faite par étapes imprévisibles, aucune de ses composantes n’étant plus originales qu’une autre. Elle n’est pas préformée dans le christianisme, elle n’est pas le développement d’un germe, mais le résultat d’une épigénèse. Le christianisme également du reste. » Certes, c’est indéniable, il y a eu un fait chrétien ; certes ce fait a été puissant au point de faire de la religion catholique une religion d’État dont le Dieu conférait leurs pouvoirs aux monarques de droit divin, certes ce fait appartient à l’héritage historique et culturel français, sans en être toutefois (c’est peu de le dire) l’exclusive composante, mais la République française n’est pas chrétienne : elle est laïque. Elle ne doit pas s’enfermer dans des racines noueuses qui ne sont qu’illusoires mais doit au contraire se projeter vers l’avenir, forte de la diversité acquise au cours du temps. Notre chef de l’État a une vision partielle et partiale de l’Histoire par laquelle il entend défendre sa vision, de fait biaisée, de la Laïcité.

La loi de séparation des Églises et de l’État adoptée à l’initiative du socialiste Aristide Briand en décembre 1905, soit une vingtaine d’années après que Jules Ferry a mis sur pieds l’école laïque, est une pierre angulaire de notre République. Elle dispose l’évidente nécessité, dans un pays qui fut déchiré par les guerres de religions et qui sortait à peine des tourments de l’affaire Dreyfus, d’une séparation stricte des sphères religieuse et publique. Loin d’être anticléricale, loin de s’attaquer aux croyants, elle est au contraire une œuvre de paix. Tout en assurant la liberté de conscience et en garantissant le libre exercice des cultes, elle établit que la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte », jetant les bases de notre Laïcité. Cette séparation pacificatrice du religieux et de l’État, c’est cela que méconnait notre président à longueur de discours ; cela que méconnait l’homme qui n’appréhende la France qu’au travers de prétendues racines chrétiennes qui guideraient nos pas.

Il y a quelques jours, sans doute inspirés par les thèses de leur chef, les ténors de l’UMP se réunissaient en conclave pour débattre de cette Laïcité que leur mentor hait tant. Se proposant d’abord de discuter, comme on le ferait au comptoir d’un bar mal famé, d’Islam mal adaptée à notre République, à l’occasion d’une nouvelle campagne de haine libérée comme avait pu nous en offrir Eric Besson et son identité nationale qui fit flop, le parti présidentiel dut finalement, devant les critiques qu’il essuyait jusqu’en son sein, se rabattre sur la Laïcité à traiter en deux heures. Et presque sans responsable des grandes religions, pour la simple et bonne raison qu’ayant vu clair dans son bien trouble jeu, les principaux représentants des diverses confessions de notre pays signaient ensemble, fait historique, une tribune pour dénoncer ce débat nauséeux.

Et l’on apprend maintenant grâce à Médiapart qu’à la demande de l’Élysée, quelques étudiants juifs pourront passer hors des sessions normales, durant des séances nocturnes « secrètes », les concours d’entrée à certaines grandes écoles (Mines-Ponts, Supélec et Centrale), les sessions ordinaires se déroulant durant la Pâque juive. Le coup porté à la Laïcité est rude et, n’ayons pas peur des mots, c’est l’une des plus grandes fautes du mandat de Nicolas Sarkozy. Loin des déclarations de façade, loin de l’image sans cesse construite par la communication, cette fuite d’une décision censée rester secrète révèle le fond de la pensée de notre président.

Cette faute est triple. D’abord, comme je l’ai dit, parce qu’il foule là du pied un principe de Laïcité déjà tant maltraitée et qu’il s’y attaque maintenant en actes, et non plus seulement par d’ineptes discours, parachevant son œuvre de sape alors même que les caciques de l’UMP, au sortir de leur débat, prétendaient être d’ardents défenseurs de la Laïcité. Il en donne, de la sorte, une image à géométrie variable, bonne lorsqu’il s’agit de stigmatiser le musulman qu’il s’est choisi pour bouc émissaire, mauvaise lorsqu’elle empêche les amis de ses amis de passer leurs concours. Ensuite parce que cela révèle l’exercice sarkozyste du pouvoir, tel qu’il est lorsqu’il ne se pare pas d’habillage médiatique, tel qu’il avait aussi déjà pu être observé à l’occasion de la mise en place du bouclier fiscal : c’est-à-dire, le privilège de ses amis, et ici, en l’occurrence, de Haïm Korsia, aumônier général de l’armée de l’air et proche du président qui, selon le Point, l’avait personnellement appelé à ce sujet. Enfin, parce que cela bafoue l’Égalité républicaine de traitement qui devrait régner entre tous les candidats, faisant ainsi planer un sérieux risque juridique sur ces concours. Nicolas Sarkozy, au travers de cette décision, bafoue la Laïcité, prouve une fois encore qu’il exerce le pouvoir pour ses intérêts propres et ceux de ses amis, et méconnait les lois et principes de la République au point de faire courir le risque d’une annulation des concours. En cela, son comportement est lourd de sens.

L’Europe n’a pas de racines, chrétiennes ou autres, elle s’est faite par étapes imprévisibles, aucune de ses composantes n’étant plus originales qu’une autre. Elle n’est pas préformée dans le christianisme, elle n’est pas le développement d’un germe, mais le résultat d’une épigénèse. Le christianisme également du reste.