Mois : novembre 2011

L’épicerie sociale « O P’tit Marché »

Dans deux semaines, les bénévoles de la Croix-Rouge de Sarrebourg seront à la sortie des grandes surfaces pour leur habituelle collecte. Avant cette campagne, ils tenaient à ouvrir les portes de l’épicerie sociale ainsi alimentée, afin de montrer aux Sarrebourgeois à quoi, concrètement, servaient leur dons. Autour de Manuel Simon, les volontaires ont redoublé d’efforts pour expliquer, non sans passion, leur engagement aux dizaines de curieux venus leur rendre visite, et leur décrire le fonctionnement de cette épicerie sociale qui ne serait rien sans eux.

Ouverte le mardi et le jeudi après-midi, l’épicerie « O P’tit Marché » vient en aide à près de six cents personnes du pays de Sarrebourg. Elle se veut un petit coup de pouce donné, l’espace de quelques mois, à ceux que la pauvreté noie. Le suivi est rigoureux : chaque cas est examiné en détails par les bénévoles, factures et fiches de paie à l’appui, et ce afin de conseiller au mieux ceux qui traversent une mauvaise passe, et aussi pour déterminer la somme des denrées qu’ils pourront choisir. Les volontaires l’avouent sans ambages : leur objectif, c’est de ne plus revoir ceux qu’ils aident, car cela signifierait qu’ils n’ont plus besoin d’eux. C’est aussi pour cette raison que l’aide de l’épicerie est limitée dans le temps ; jamais plus de trois mois.

Bien conscients des difficultés psychologiques que rencontrent ceux, dans le besoin, qui n’ont d’autre choix que de venir les voir, les bénévoles font tout pour humaniser leur épicerie, qui a tout d’une véritable petite boutique. Selon la somme définie, les bénéficiaires remplissent leur panier. Finalement, ils paieront une partie de la somme totale : ainsi, ils n’ont pas l’impression de faire l’aumône. Car la souffrance, souvent, est autant morale que financière.

On le voit bien, nous sommes à mille lieues de l’étiquette d’assistanat que des esprits simplets tentent parfois de coller à ce genre d’initiatives. Loin de créer les pauvres qu’elle assiste, selon le triste mot de Malthus, l’aide apportée par cette épicerie les émancipe plutôt. Ceux qui en bénéficient sont nombreux ; ils sont retraités, en couple ou divorcés. Ils sont d’ici et d’ailleurs. Las des critiques, toujours les mêmes, qu’ils essuient sans se décourager, les bénévoles assènent : « bien sûr, on aura toujours des tricheurs ; mais ils ne sont que 3 à 5 % ! » Ou encore, en réponse à « ceux qui nous accusent de n’accueillir que des étrangers : ils ne sont que 2 % », et quand bien même…

Les denrées qu’ils proposent proviennent des grandes surfaces, qui leur donnent au lieu de jeter, mais aussi des collectes, d’achats effectués par l’organisation et d’aides de l’Union européenne. Et c’est là que le bât blesse : cette dernière Union européenne, on l’entendait récemment dans les médias, ne les aidera plus autant qu’avant, puisqu’elle veut mettre fin au Programme européen d’aide aux plus démunis (PEAD). En 2012, c’est 80 % de l’aide européenne qui s’envole en fumée ; sans doute même disparaîtra-t-elle en 2013. Et au milieu de la petite épicerie sarrebourgeoise, cette défection se fait cruellement concrète : des deux rayons qu’ils proposent, c’en est un entier qui risque de disparaître, regrettent amèrement les bénévoles.

Les portes s’ouvraient donc aujourd’hui sur des bénévoles courageux qui, en dépit des aléas ; des aides qu’on coupe à la faveur de la rigueur ; des critiques égoïstes ou xénophobes, poursuivent ce nécessaire travail d’aide des plus démunis. Tous caressent le rêve paradoxal, un peu fou mais qui les anime, de fermer définitivement leur épicerie un jour. Un jour où la pauvreté, un peu grâce à eux, aura définitivement disparu.

L’important, c’est la rose

Jaromil est un adolescent talentueux ; il est le héros de La vie est ailleurs, chef-d’œuvre de Milan Kundera. Poète, il connaît l’Amour qu’il chante à longueur de vers avec le lyrisme fougueux d’un Rimbaud. Mais par ces vers, il tisse en même temps son corset. L’amour n’était pour lui qu’une idée, une belle idée, jusqu’à ce qu’il rencontre au hasard de sa vie une étudiante à qui il plaira, et qui lui plaira. Ils s’aiment. Ils s’aiment, et vivent dès lors sous l’emprise de l’amour qu’ils imaginaient. L’idée d’amour dicte leur conduite : ils en sont les exécutants. « Ils déduisent leur comportement, comme l’analyse Alain Finkielkraut, de ce que le mot ”amour” leur commande de ressentir. » L’important, pour Jaromil, ce n’est pas tant sa douce amante que l’amour qu’il ressent pour elle. Le piège tressé de ses vers se referme sur lui, qui symbolise ainsi cette « sécheresse du cœur dissimulée derrière un style débordant de sentiments » dont parlera plus tard Kundera, dans les Testaments trahis, où il précisera même que « personne n’est plus insensible que les gens sentimentaux ». Jaromil est de notre temps : comme lui, nous avons défié l’amour.

Bien plus que l’être aimé, il semble en effet que ce que l’on aime d’abord, aujourd’hui, c’est l’amour. L’expression « chercher l’amour » trahit ce mouvement de fond : c’est en effet l’autre que l’on devrait chercher, et non l’amour qui n’a pas de sens sans lui. On se conforme à l’idéal que l’imaginaire collectif se fait de ce sentiment, on lui obéit, et ce faisant on néglige son objet même. Il s’est opéré un glissement égoïste fatal à la notion d’amour ; on n’aime plus pour l’autre, mais pour soi. On recherche activement « une copine », parce que cela est presque devenu un impératif social ; passé un certain âge, c’est un regard curieux qui se pose bien trop souvent sur les demoiselles. Plus que l’être aimé, c’est notre image d’amant qui semble bien nous séduire. On a délaissé l’amour, qui est forcément amour de l’autre, pour un égoïste amour de l’amour. L’amant acquiert la transparence de l’eau et il devient ce fleuve dans lequel on se mire tel des Narcisse des temps modernes. L’amant n’est, au fond, plus qu’un moyen : celui de notre concupiscence. De la sorte, on ne découvre plus l’autre mais on découvre l’amour avec l’autre. Ainsi l’autre n’est plus essentiel, il n’est plus qu’un accidentel compagnon de voyage.

En fait, il semble que l’amour se soit, pour ainsi dire, embourgeoisé ; il est devenu cruellement conformiste. L’enfant de bohème s’est laissé mettre en cage, lui qui pourtant tirait sa force de la transgression : transgression des classes quand le prince charmant enlevait la paysanne de nos contes, des rivalités en plein cœur de Vérone. L’amour qui faisait voler en éclat les barrières entre amants est enfermé dans une caricature de lui-même. L’amour, en deux mots, a chuté du rang de passion à celui de code. Il y a des rites presque immuables ; on doit se tenir par la main, on doit s’embrasser, on doit s’offrir des cadeaux, aller ensemble au cinéma. On doit, aussi, faire l’amour. On se doit, en fait, d’être « comme un couple », contraints à l’être, à se conformer à ce nouvel idéal dicté obscurément par les autres, les médias, les magazines ou les séries qui sont autant de catéchismes d’un nouveau genre. Malgré toutes les libérations sexuelles à propos desquelles on a tant disserté, l’amour est donc toujours contraint, mais comme les ânes nietzschéens, ce sont les hommes eux-même qui intériorisent désormais ces contraintes.

Françoise Sagan l’avait fort bien perçu lorsqu’elle déclarait à l’occasion d’un entretien en février 1979 (c’est dire que le problème ne date pas d’hier) : « On a aussi peu de liberté maintenant qu’il y a vingt ans : faire l’amour était alors interdit aux jeunes filles ; maintenant c’est presque devenu obligatoire. Les tabous sont les mêmes. » En fait de tabous, il y a une religion de l’amour dont les pratiques hétérodoxes sont condamnées par une société de plus en plus inquisitrice. À cet égard, impossible de ne pas se souvenir du Contr’Un de la Boétie lorsqu’on découvre cette forme nouvelle de servitude volontaire. L’imaginaire collectif charrie une idée de l’amour qu’il nous incombe de suivre comme autant de Jaromil en puissance. On ne peut s’empêcher de ressentir ici une manifestation de cette société qui a fait la part belle à l’apparat et où il faut aimer, non pour aimer, mais pour montrer qu’on aime.

À son paroxysme, la religion de l’amour s’identifie à l’amour des religions, qui est aussi celui des humanistes ; à cet agapè à l’objet abstrait, universel. « Aimez-vous les uns les autres », commande le Christ. Sous couvert d’universalité, c’est notre amour qu’on aime encore. Comme Diogène, « je cherche l’homme » qui en serait l’objet, car ce qu’il vise, c’est une abstraction irréelle : on aime là un concept in fine vide de sens. L’objet même de notre amour s’envole en fumée pour ne laisser que l’amour seul, qui seul nous motivait finalement. C’est, encore une fois, notre ego qui importe.

Cette tyrannie sentimentale, on la retrouve dans le chef-d’œuvre de Saint-Exupéry. L’amour porté par le petit prince à sa rose est frappé du sceau de l’innocence, il est d’une utopique sincérité : quand le petit prince pleure sa rose, son amour est pur de toute injonction. On ne lui avait jamais parlé d’amour, et jamais donc il n’a cherché à se conformer et à agir comme un amant : il n’a pas endossé de costume, ni joué de rôle. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il croisa le renard, qu’il perdit sa candeur. Il se joue alors un affrontement feutré entre la rose et le narcisse. Dans une scène voulue belle sans doute par l’auteur lui-même, tout corrompu qu’il est par une société déjà sentimentaliste, notre drame de modernes se noue.

« Viens-jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste…
- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé. »

Ce refus net interpelle ; sa justification étonne et amuse. Elle est incongrue. Pour la première fois, l’amitié trouve une barrière étrange, bizarre, extraordinaire, autant que ces « grandes personnes » rencontrées précédemment et dont elle pourrait ainsi tout à fait être l’œuvre. Le petit prince cherchait des amis, et c’est l’amitié qu’il rencontre.

Le renard s’explique ensuite, interrogé naïvement par le garçon aux cheveux couleur des blés : pour l’instant, notre héros n’est pour lui qu’un enfant comme les autres, et lui-même n’est pour le jeune étranger qu’un renard parmi d’autres. Il en faut bien plus pour faire des amis.

L’animal dépeint alors un idéal amical, d’abord électif : « nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… », idéal dans lequel le petit prince reconnaît sa relation avec la rose. La frontière de l’amour et de l’amitié, sous cet éclairage, se fait encore plus floue, montrant bien qu’il n’y a en fait entre ces deux termes qu’une différence de degrés et non de natures.

Le renard continue, mais dérape pour ainsi dire : « si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu a des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… » Je, me, moi. Le renard, ici, oublie presque son ami devant le bonheur après lequel il court à travers lui, comme si finalement le garçon n’était qu’un moyen de l’amitié. Cette attitude d’enfant gâté trouve écho dans la complainte capricieuse immédiatement poussée par l’animal : « S’il te plaît… apprivoise-moi ! »

Naïf, candide, le petit prince qui n’a en fait toujours pas compris qu’apprivoisement et amitié sont, dans la bouche du goupil, de parfaits synonymes, lui répond : « Je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître. » Notre héros n’a que faire des dogmes que lui propose sans malice l’animal pourtant réputé en avoir. La suite le montrera : ces deux là ne se comprennent pas ; ils ne parlent pas la même langue. Le petit prince vient des étoiles ; le renard a toujours eu les pattes sur Terre. Et pourtant, le renard élabore une religion d’amitié là où la spontanéité du petit prince l’en préserve. Le renard figure une caricature de facticité ; le petit prince une honnêteté ridiculement séduisante.

Cependant, trop bon qu’il est, le petit prince tente l’expérience. Après tout, n’a-t-il pas la naïveté de l’enfance innocente ? Le renard décline alors son protocole. À cet instant, l’amitié se mue dans la caricature du dogme. Au premier faux-pas, le renard tancera celui qui joue mal sa partition : « Il eût mieux valu revenir à la même heure », dit-il comme on pourrait entendre les reproches d’une jeune femme qui jugerait que son petit ami, ne lui tenant pas assez la main, ne forme pas avec elle un « vrai couple ». Les diktats de son amitié, le renard les appelle des « rites ».

Quand vient l’heure du départ, c’est encore le renard qui dit qu’il pleurera, comme s’il envoyait par là même à son disciple le message de ce qu’il faut faire en pareil cas lorsqu’on éprouve de l’amitié. Malgré ses efforts, ces gesticulations d’apprivoisement furent vaines. Le renard pleurera peut-être, mais le petit prince n’a rien compris, lui qui s’étonne encore : « Alors tu n’y gagnes rien ! » S’ils avaient vraiment été amis, le goupil n’aurait pas eu à préciser qu’il y gagnait « à cause de la couleur du blé »…

Si le petit prince s’en va revoir les roses, c’est encore à cause du renard, qu’il rejoindra ensuite pour une ultime leçon : comme un robot, il répétera les conseils de l’animal, comme autant de paroles saintes à mettre en œuvre, avant de s’en aller. Sans pleurer. On pourrait alors voir deux amis que la vie sépare, mais il n’en est rien. Le renard perd une égérie, c’est-à-dire le moyen d’une égoïste concupiscence ; le petit prince perd une certaine forme de virginité, converti qu’il paraît être à cette religion de l’amitié.

Le renard fige l’amour, il est le symbole de ce mal moderne : on aime l’amour plus que celui qui nous aime. Ce goupil, c’est Aragon statufiant Elsa, qui écrivit à son mari génial dans une lettre de reproches poignante : « même ma mort, c’est à toi que cela arriverait. » En aimant plus l’amour que l’être aimé, on s’aime plus soi-même. L’autre n’est plus qu’un miroir où l’on cherche son propre reflet ; il n’est que le moyen de notre concupiscence. À ce jeu, les romantiques sont aussi bons que les pornocrates. Il ne nous reste qu’à les renvoyer dos-à-dos, et à nous réfugier dans l’innocence de notre petit prince. L’important, dans l’amour de la rose, c’est la rose et non l’amour.

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