« En somme, nous avons appris l’histoire et nous prétendons qu’il ne faut pas l’oublier. »

– Maurice Merleau-Ponty, La guerre a eu lieu

Hier matin, à Toulouse, un sang innocent a coulé. Trois enfants juifs et un adulte ont été froidement abattus à l’entrée de l’école. Jeudi, à Montauban, deux soldats ont été descendus dans les mêmes conditions. À Toulouse, à nouveau, mais le 11 de ce mois, un autre de nos combattants a été pris pour cible. L’enquête se poursuit, mais déjà on nous affirme qu’un seul assassin est à l’œuvre, et les indices concourent qui expliquent son acte par la xénophobie. Quoi qu’il en soit, n’attendons pas une fois de plus le crépuscule pour que s’envole l’oiseau de Minerve ; soyons lucides dès à présent. Les larmes qui flouent notre vue ne doivent pas noyer les évidences qui enserrent notre cœur : ces meurtres sont le terrible symptôme d’un climat de haine qui hante notre pays. À l’évidence, leur auteur est assez lucide pour les mener à bien, et avec quelle froideur ; et de toute évidence ses cibles ne sont pas désignées au hasard : elles sont juives, musulmanes, ou issues de ce que l’on a coutume d’appeler les « minorités visibles ». Sans doute le plus petit dénominateur commun entre les crimes odieux que nous venons de vivre n’est pas seulement l’antisémitisme, comme le flot médiatique qui déferle aujourd’hui le laisserait entendre, mais bien plus largement la haine de l’autre, cette haine qui sourd aux coins des rues, véhiculée par de tristes idéologies qui font florès en notre temps. Deux vérités frappantes se font alors jour : les idées ne sont pas inoffensives, et la haine est possible. La question que posent crûment à nos consciences les drames des jours passés est la même que celle qui se posait aux intellectuels au sortir de la guerre : comment la xénophobie est-elle possible ? Comment « ces autobus remplis d’enfants, place de la Contrescarpe »1, ont-il pu exister hier ? Et comment aujourd’hui se peut-il qu’il existe des cours d’écoles jonchées de cadavres d’enfants ?

Notre pays est habitué au débat ; il en a, à vrai dire, une culture gauloise. La télé ou Internet n’ont rien arrangé aux penchants de nos ancêtres, et c’est désormais devant la France entière que se confrontent intellectuels, politiques, chroniqueurs et autres polémistes, dans un univers où le « poisson pas frais » s’est, par un enchantement démocratique, transformé en opinion. La liberté de penser, comme d’expression, étant garanties par les heureux fondements de notre État de droit, chacun peut se targuer des opinions qu’il veut. Et ces opinions de s’affronter, défendues par des adorateurs souvent zélés, à coups non plus de poings, mais d’arguments et de mots. Les joutes physiques ont laissé place aux confrontations d’idées, les combats aux débats, et la loi était là pour canaliser quelques débordements d’une violence qui chuta du rang de règle à celui d’exception. Du moins le pensions nous.

Car « ce mot d’opinion fait rêver »2, ainsi que l’écrit Sartre, et derrière lui se terrent les plus tristes passions. Notre climat est à la haine ; peut-être l’a-t-il toujours été, mais enfin c’est ainsi que se produisent les drames. La xénophobie, quel qu’en soit l’avatar (antisémitisme, islamophobie, homophobie, …), n’est pas une opinion anodine, elle n’est même pas une opinion : elle est cette haine qui habite notre temps et que les crises ravivent. C’est une passion qui « devance les faits qui devraient la faire naître »3, car le xénophobe éclaire les faits à sa manière. C’est lui qui façonne l’Autre qu’il rejette. Parmi tous les exemples qui étayent cette thèse des Réflexions sur la question juive, retenons cette femme antisémite qui dit avoir été roulée par des fourreurs, qui lui ont tout volé, et sont Juifs de surcroît. « Mais pourquoi a-t-elle choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ?  Pourquoi les Juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur particulier ? »4 L’expérience n’engendre ni la notion de Juif, ni la notion d’un Autre à haïr ; ce sont au contraire ces constructions délirantes qui éclairent l’expérience. Elles ne se justifient par aucune raison mais justifient elles-mêmes les pires exactions. Nous pensions que l’ère des controverses avait sonné le glas du vrai sang ; c’était sans compter le tranchant des passions xénophobes.

Il est odieux, dès lors, de penser que le débat est sans risque ; les idées ne sont pas sans force et sans influence. Les citations des uns, les déclarations des autres, les mots eux-mêmes n’ont pas la légèreté des plumes ou des feuilles mortes qui s’envolent en automne. Les mots, au contraire, déterminent des conduites ; plus les discours sont suivis, et plus les tribuns revêtent la lourde responsabilité de maintenir la paix civile. Car le mot, qu’on le sache, façonne les êtres vivants. On s’engage pour un mot, on aime un nom, on tue pour une idée et on se tue pour une cause. Au début de tous nos actes, il n’y a que des mots, et peu importe qu’on les appelle « valeurs », « principes » ou « convictions ». Et la fin de nos actes, en tous sens, se scelle par des mots. La tragédie d’hier n’échappe à cette évidence qu’à supposer notre assassin fou. Alors il ne faut pas prendre les discours, les idées et les idéologies à la légère, et il faut voir dans cette « opinion » passionnée de la xénophobie les dangers qu’elle charrie. Car on peut bien, avec Sartre, réduire le rejet d’autrui à une passion qui construit celui-là même qu’elle rejette ; on peut bien dire que c’est le xénophobe qui fait l’étranger comme notre auteur a pu écrire que l’antisémite faisait le juif. On peut dire que cette « opinion » est fausse. Cela est vrai, mais il faut aussi en tirer les terribles conséquences : ces idéologies de la haine sont non seulement fausses, mais elles sont aussi dangereuses. Elles sont des élans de l’âme si profonds qu’ils commandent au physique et, finalement, conduisent au meurtre. « Les idéologies, une fois constituées, ont leur poids propre, elles entraînent l’histoire comme le volant entraîne le moteur. »5 L’agitation de la haine, terreau fertile des actes barbares, se révèle donc être une complicité scandaleuse. Les passions xénophobes finissent un jour par quitter le ciel des idées pour se concrétiser avec effroi : le xénophobe, comme l’antisémite chez Merleau-Ponty, « se débat avec ses rêves et les coups atteignent des visages vivants. »6

Voilà qui dessine un réseau de complicités plus ou moins tues. On le sait depuis longtemps, le criminel n’existe qu’en un monde et dans une société qui le façonne toujours en partie. Il y a un coupable dont, pour l’heure, on sait bien peu, et il y a un climat qui a permis l’émergence de sa monstruosité. Les complices, ce sont ceux qui installent ce climat. Les complices, ce sont ceux qui agitent les divisions, sèment la discorde entre des strates de la population, opposent les étrangers aux Français, les patrons aux ouvriers, les assistés aux travailleurs, ou encore les jeunes aux vieux. Les complices, ce sont aussi ceux qui banalisent et répandent ces idées, qui leur donnent des allures plus correctes que de coutume. Et le point commun de tous les complices, ces diviseurs mortifères, c’est qu’ils ne parlent plus d’individus, mais réduisent les hommes à des historicités – c’est-à-dire, à une histoire, des origines et des caractères qu’ils n’ont souvent même pas choisis, et qui toujours les dépassent. Ils ne voient pas les hommes comme des hommes ; en un mot, ils sont anti-humanistes. Notre réponse doit donc être l’humanisme.

Deux cent cinquante années exactement après le meurtre de Jean Calas, dans cette même Toulouse et par le glaive d’une justice xénophobe qui poussa Voltaire à écrire son Traité sur la tolérance ; plus de soixante années après les enseignements tirés de la Seconde Guerre mondiale par Merleau-Ponty, Sartre et d’autres, qu’il est triste de voir l’ignorance qui entoure les travaux de nos penseurs, au point que l’on reconduise ou laisse reconduire cela même qu’ils avaient diagnostiqué comme mortifère. Les Cassandre de notre temps d’oublis, ce sont nos philosophes. Au drame du climat qui nous étouffe se rajoute donc le drame des amnésies qui nous perdent. En somme, nous prétendons que l’histoire apprise a été oubliée.

Voilà où nous en sommes. Le drame, comme la guerre, a eu lieu. D’autres suivront peut-être. Tant que « chacun de nous dans la coexistence se [présentera] aux autres sur un fond d’historicité qu’il n’a pas choisi »7, c’est-à-dire tant que nous ne verrons pas autrui comme un homme mais comme un noir, un juif, un homosexuel ou un blanc, enfermé comme une chose dans une essence qu’on lui fantasme ; en un mot, tant que l’autre sera pour nous « comme l’acteur [qui] se glisse dans un rôle qui le dépasse, qui modifie le sens de chacun de ses gestes, et promène autour de lui ce grand fantôme dont il est l’animateur, mais aussi le captif »8, Merleau-Ponty nous avertit que « la vie sociale restera ce dialogue et cette bataille des fantômes où l’on voit soudain couler de vraies larmes et du vrai sang. »9

De vraies larmes, et du vrai sang.


  1. Maurice Merleau-Ponty, La guerre a eu lieu, 1945
  2. Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, 1954
  3. Ibid.
  4. Ibid.
  5. Merleau-Ponty, op. cit.
  6. Ibid.
  7. Merleau-Ponty, op. cit.
  8. Id. (Souligné par nous)
  9. Id.