« Le Seigneur dit à Caïn : Où est ton frère Abel ?
Il répondit : Je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère ? »
Bible, Gn. 4.9

« Le sang se lave avec les larmes et non avec le sang. »
Victor Hugo, Lettre aux habitants de Guernesey, 1854

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C’est donc à cela que ça ressemble, la haine… Des bruits déchirants d’armes semi-automatiques, des façades criblées de balles, des mares de sang et des corps qui jonchent le sol d’une rédaction où devaient régner, quelques instants auparavant, l’humour et la joie de vivre. Et ça ne tient pas à grand-chose, finalement : deux fanatiques décérébrés, qui n’ont pas dû avoir trop de mal à se procurer des armes de guerre et sont miraculeusement passés à travers les mailles des filets du renseignement – car rien de ce qui est humain n’est infaillible, c’est ainsi. Et nous, devant ce triste spectacle, sans mots. Abasourdis. Comme devant l’effondrement de ces deux tours, il y a plus de dix ans, de l’autre côté de l’Atlantique. Ces sentiments qui se mêlent : la tristesse et la colère, la stupéfaction et la révolte, le dégoût et le besoin d’être ensemble. Puis, malgré l’impuissance, le soulèvement de l’âme. On relit ces unes provocantes, on les repartage. On en sourit. Quand on sait dessiner, on dessine. On se rassemble sans mot dire, les yeux rougis, les idées noires. On résiste, et c’est beau, tout simplement.

Les terroristes s’en sont pris à la liberté, mais leur violence est vaine. On tue les hommes, pas les idées : ils voulaient mettre la France à genoux, et finalement, elle s’est levée et se tient debout. Au fond, les terroristes m’inquiètent bien moins que nous-même. Comme l’écrivait hier le New Yorker, « les décisions qu’une nation prend sous le coup de la terreur ne sont pas toujours les meilleures, pour personne ». Je m’inquiète quand j’entends dire, déjà, qu’il faudrait adapter notre arsenal juridique et policier à des menaces que l’on prétend nouvelles – et je me souviens du Patriot act, et de la torture mise en œuvre par la CIA au lendemain du 11 septembre. Ce que j’ai écrit le mois dernier s’avère d’une cruelle actualité. Défend-on vraiment la liberté en l’abdiquant ?

Je m’inquiète, aussi, quand je perçois çà et là un triste murmure qui confond ces fous avec des musulmans ; quand j’entends dire aux imams qu’ils devraient se dissocier, ou pire, s’excuser, comme si l’Islam lui-même était décidément bien suspect. Et moi, le mécréant, je me souviens du Coran, sourate 5, verset 32 : « Voici, qui tue quelqu’un qui n’a tué personne ni semé de violence sur terre est comme s’il avait tué tous les hommes. Et qui en sauve un est comme s’il avait sauvé tous les hommes. » (trad. Chouraqui) Et je me souviens du message des Écritures, qui est finalement le message de toutes les religions, et de tous les honnêtes hommes : je suis le gardien de mon frère. Et je songe à la douleur de ces frères dont quelques fous, des lâches, ont perverti la foi… Je sens qu’il faut dire les évidences, comme pour en être sûr, tant elles semblent fragiles : ce n’est pas la religion en général, ni l’Islam en particulier, qui est en cause, mais la haine et la lâcheté. « Si notre sainte Religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, écrivit Voltaire à propos du fanatisme, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre. » À la folie des hommes, non au message de Dieu. Défend-on nos valeurs en laissant se creuser des fossés entre nous ?

Et maintenant ? Il faut continuer à vivre comme avant, même s’il est vrai que le cœur n’y est plus. Se lever au matin pour partir au travail, réviser ses partiels quand on est étudiant. Rire à nouveau, écrire encore, s’amuser. Vivre, simplement vivre. Ne pas se laisser gagner par la peur et savoir se rendre digne de cela-même qui était visé : la liberté. J’aime ce pays où l’on fait rire avec des dessins, parce qu’on est libre ; où l’on peut vivre sa religion ou sans religion, parce qu’on est libre. Où chacun est libre de chercher son bonheur comme il l’entend. C’est autour de cette liberté chérie qu’il faut faire bloc, cette liberté qui fait la France. Ne pas céder aux pièges tendus par l’intolérance, ne pas succomber à la peur. Et se souvenir d’Antigone, à qui Sophocle fit porter ce message universel, qui est au fond celui de toutes les religions et, au-delà, de tous les humanistes : « je ne suis pas née pour partager la haine, mais pour partager l’amour. »1

  1. Sophocle, Antigone, v. 523 : « οὔτοι συνέχθειν, ἀλλὰ συμφιλεῖν ἔφυν. » []