« Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l’Infini terrible effara ton œil bleu ! »

Arthur Rimbaud, Ophélie

Alix courrait au clair de lune ; c’était un soir calme d’été. La bise léchait ses écorchures. À demi-nue, la peau bleutée, répandant loin son ombre comme la traîne d’une mariée, on aurait dit un spectre. Seule l’empreinte de ses pas dans le sable mouillé témoignait encore de son corps blessé. À l’évidence, la singularité de son errance l’avait déjà ôtée, un peu, du monde des vivants. Du haut de la falaise, on ne distinguait pas les traits de son visage, ni son but ni son départ, ni les larmes. Ni les blisters vides au bas du lit.

Ses pieds étaient nus et meurtris. De petites graviers en incrustaient les plantes noircies. Des égratignures sanguinolentes, à demi-coagulées, enlaçaient ses chevilles et remontaient ses cuisses. Cela faisait longtemps qu’elle devait courir ainsi. Si on avait pu croiser son regard, pourtant, on l’aurait jugée apaisée. C’est que tout était joué, désormais ; le ressort bandé, les pièces du grand mécanisme en place. Comme au théâtre, elle n’avait plus qu’à laisser faire – se laisser faire. Il n’y avait plus de retour possible. L’irréversible est le remède à la liberté ; on peut s’y lover comme dans ses draps, le dimanche matin, lorsque la pluie résonne sur le velux. S’y trouver bien, même quand tout semble perdu. Antigone n’a pas connu le vertige du grand choix.

Alix aussi désirait tout, tout de suite, et son intransigeance devait être la mère de bien des isolements. Au sortir du lycée, à l’époque des grands chambardements, quand on laisse derrière soi la cheminée fumante de son petit village pour le grand bain des villes universitaires, elle était déjà seule, seule au milieu des foules. Autrui serait tout à elle, ou ne serait pas – et finalement c’est elle qui fut tout à autrui. Elle s’éprit tant d’Alexis qu’elle lui sacrifia tout son être ; à l’oiseau rare, elle voulait à tout prix s’offrir comme le plus prestigieux des nichoirs. Ensemble, ils seraient les Dioscures.

L’instant de la rencontre recelait déjà les éclats de la chute : elle ne l’aimait pas, elle le vénérait. Il l’attirait comme la flamme d’une chandelle les papillons, la nuit, qui viennent s’y consumer. Il en jouait comme le chat de sa proie, avant de rentrer manger sa pâtée. Elle souffrait, mais les phares détournent les regards de l’essentiel ; combien de marins, accaparés par les lumières du port, ont manqué les brisants qui les ont fait sombrer ? Cette sidération, scellant l’asymétrie de la relation, acheva d’asservir Alix. On pardonne tout aux dieux, leurs excès comme leurs amours. Dans le culte, la personne s’efface et s’abîme.

Il faut peu de mots, finalement, pour dérouler un drame ; sans ses fioritures, le pire des crimes est bien simple. Il n’est point besoin d’aller tresser des pièges, ou de lambiner. Ce soir-là, comme bien d’autres, Alix ne voulait pas – mais comme chaque autre soir, elle prit sur elle, parce qu’elle avait plus peur de le perdre que d’avoir mal. Il y a la sidération, et le viol – mais pas de coupable, ce serait trop simple.

On apprendra bientôt qu’Alexis est mort. Il aura mis fin à ses jours, sans un mot, et sans se laisser aucune chance. Sous un train de banlieue, trop-plein de femmes et d’hommes épuisés par leur journée de travail, trop-plein d’une indifférence mêlée d’agacement pour qu’on cherche même à comprendre. Comprendre qu’Alexis, c’est le miroir d’Alix. Il l’aimait, et il ne comprenait pas ses réticences. Il sentait sous son corps un corps mort et pesant ; quand il la prenait, elle lui échappait comme le sable fuyant entre les doigts de l’enfant. Et cela l’agaçait, alors il redoublait d’ardeur. Que valent ses beaux discours, lorsqu’ils n’ont plus d’effets ? Alexis se consumait autant qu’il ne la brûlait. Lui aussi, il souffrait, et il s’était persuadé qu’il avait la raison pour lui : il faisait l’amour comme on le devait, mais elle ne régissait pas comme on doit réagir.

Le lendemain, elle n’était pas revenue. Rien n’avait été différent la veille des autres soirs, mais les choses cassent parfois sans qu’on comprenne pourquoi. Les voitures empruntent un même pont de pierre depuis des lustres et un jour, sans préavis, on le retrouve tout éboulé au fond de la rivière. Aujourd’hui, on chercherait peut-être à traduire l’architecte devant les tribunaux, mais enfin… nos aïeux n’avaient pas ce loisir ; puisqu’ils avaient besoin d’un pont, ils se mettaient immédiatement à l’œuvre sans broncher. L’écroulement n’était le fait de personne, il avait juste eu lieu, comme l’orage ou l’arc-en-ciel. Au village, on disait désormais : « Te souviens-tu de son mariage ? C’était à l’époque où il y avait encore le pont. » Le sinistre entrait dans l’histoire, par la petite porte, sans tambour ni trompette. Chacun prenait acte de la ruine, et la vie retrouvait son cours. Comme ces personnages de Giono, Alexis n’eût pas le temps d’être bouleversé. Il avait trop compris, et depuis trop longtemps. Dans les phares du train, finalement, lui-aussi apparut rassuré. L’irréversible est le remède à la liberté ; on peut s’y lover comme dans ses draps, le dimanche matin, lorsque la pluie résonne sur le velux.

Alix courrait au clair de lune ; c’était un calme soir d’été. La bise léchait ses écorchures. Elle s’élança face à la mer, courut longtemps contre les vagues, nagea à l’encontre des flots, nagea encore jusqu’à perdre haleine. Lorsqu’elle fut assez loin du bord, déjà à moitié-saisie par le froid, elle s’allongea sur l’eau et contempla l’espace. Ses yeux se fermaient et les vagues la submergeaient. Dans sa confusion, le souvenir de son père lui contant des histoires pour l’endormir lui revint. Assis au bord du lit, elle l’entendit presque redire, comme à ses huit ans, ce funeste récit :

« La légende veut que la Mary Morgane assurait seule la subsistance d’un petit village breton, mais qu’elle ne revint pas au port par un soir de tempête. Alors, pour trouver de quoi manger, six villageois allumèrent des feux le long des côtes afin de tromper les navires qui croisaient au large : en les suivant, ils s’échouèrent sur les brisants. Après avoir tué les rescapés, les six hommes pillèrent les bâtiments naufragés et le village put tenir. Comme toutes les légendes, celle-ci est sombre, et ce n’est qu’un début. Attirés par un gain qu’ils découvraient facile, les six naufrageurs allumèrent d’autres feux les jours suivants, et ils pillèrent d’autres cales, tuant chaque fois les marins survivants toujours plus férocement. Jusqu’au jour où, dans la nuit, à la lueur d’un brasier qui venait de faire s’échouer une nouvelle embarcation, ils tuèrent sans même s’en rendre compte les marins de la Mary Morgane qui avaient, par miracle, retrouvé leur chemin. En guise de représailles, les femmes des disparus clouèrent à des menhirs les malheureux naufrageurs, en les laissant agoniser jusqu’à la mort. L’histoire ne dit pas ce qu’il advint du village ; mais, sans ressources, gageons qu’il s’est perdu dans les limbes des temps. Qu’il est mort, comme l’équipage de la Mary Morgane et les naufrageurs qui allumaient, le soir, des feux le long des côtes. »

Demain, ce sera dimanche, et il pleuvra sur le velux. Lové dans ses draps remués, parsemés de blisters déchirés, on retrouvera aussi le corps d’Alix.

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« Selon les chiffres, près d’un viol sur deux a lieu au sein du couple. » (http://www.planningsfps.be/)

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L’image d’illustration est extraite du beau Melancholia de Lars von Trier.