Dumbledore est mort, le seigneur des ténèbres a reparu, et rien ne semble plus pouvoir endiguer son essor. Harry et Hermione sont en fuite, en proie au doute : Ron, acquis au désespoir, vient de les abandonner1. Leur quête désabusée les conduit au cimetière de Godric’s Hollow, où reposent les parents d’Harry. C’est la veille de Noël, mais ils ne s’en étaient même pas rendus compte, trop rongés par le souci. Le quartier repose sous la neige, les rires s’envolent des maisons de Moldus qui ne se doutent de rien. L’ambiance est noire, saturée de ténèbres. Acculés par la détresse, Harry et Hermione sont devenus transparents l’un à l’autre. Ils se parlent avec une sincérité seulement permise par la désespérance. Au cimetière, ils découvrent la sépulture de Lily et James de la fine pellicule de neige sous laquelle elle dormait. Les larmes montent aux yeux du jeune homme, Hermione serre fort sa main pour le réconforter. Un bref instant, l’émotion des héros et la sinistre ambiance de l’œuvre résonnent en phase. L’adaptation cinématographique offre alors une scène qui ne figure malheureusement pas dans l’ouvrage. Sans détourner le regard de la tombe, Harry murmure : « Joyeux Noël, Hermione… – Joyeux Noël, Harry… », lui répond-elle dans un souffle.

Hormis, peut-être, la déclaration d’amour, il ne semble pas exister de parole plus puissante que ce « Joyeux Noël », qui recèle dans sa simplicité une richesse de sens épuisante. Tous les vœux de réveillon ne se valent pas, loin s’en faut ! Mais celui-ci est particulier : il se déploie quand tout semble perdu, et que l’obscurité des nuits sans fins de décembre se double des ténèbres qui environnent un destin incertain. Il n’est pas accompagné de la ferveur qu’on prête d’ordinaire aux célébrations de la nativité ; il est un vœu qu’on prononce face à la tombe, écrasé par la certitude qu’à la fin c’est la mort qui gagne. Qu’on finit en « restes décomposés », « indifférents, inconscients », ainsi qu’Harry se figure ses parents inhumés. Comme de « simples ossements à présent, peut-être même poussière, étrangers à la présence si proche de leur fils survivant ». À bien des égards, cependant, ce vœu meurtri touche au cœur le sens des festivités, bien plus que ne le feront jamais les tablées joyeuses au soir du réveillon.

Il est un vœu de révolte, un témoignage de la vie qui ne se résigne pas à la mort, quand bien même elle aurait acquis la certitude de son échéance. Ce « Joyeux Noël » est une réminiscence de l’époque bénie de l’enfance, celle des moments parfaits, des cadeaux qu’on déballe sans arrière-pensée au matin du 25 décembre, au pied du sapin, sous le regard protecteur de ses parents. Mais ces temps de l’insouciance, c’est empreints de nostalgie qu’ils se présentent à nous désormais, car l’adulte a conquis en chemin la certitude qu’il ne sera plus jamais enfant. La vacuité de l’existence n’a cessé de se présenter à lui, et la fatalité de son extinction s’est faite jour comme ultime vérité. Le bonheur, d’absolu, est devenu éphémère. Il était un donné ; il devient une conquête. Dès lors, souhaiter Noël au cœur du cimetière recèle une force incomparablement plus puissante que le vœu de l’enfance, car c’est un vœu lucide. C’est le vœu d’une humanité qui décide de vivre malgré tout. Les instants de bonheur ne sont que des parenthèses que la vie aménage dans l’éternité muette des choses, mais tant qu’elle s’agite, la vie peut toujours en aménager de nouvelles. Quel meilleur moment que la nativité pour inviter les cœurs attristés à se lever contre la noirceur des temps ?

Noël est en effet la fête par excellence de la résistance contre les forces du mal, une fête qui ne peut se déployer qu’au moment tragique où les ombres sont les plus puissantes, à cet instant précis où la lumière chancelle mais regagne en vigueur. C’est la fête de la lumière persistante qui, depuis le solstice, amoindrira chaque jour davantage l’étendue des ténèbres nocturnes. L’empereur romain Aurélien fixe, aux premiers siècles, la date du 25 décembre comme la fête du soleil invaincu, unifiant plusieurs croyances païennes liées au solstice et au retour de la lumière. Sous Constantin, la célébration de la naissance du soleil invaincu sera cooptée par la chrétienté, qui lui substituera la naissance du Christ. Le syncrétisme est à l’œuvre, comme en témoignent les phrases d’Ésaïe qui ponctuent encore aujourd’hui les messes de minuit : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. » (Es 9,1) La lumière divinisée, encore et toujours, en plein cœur des ténèbres.

À bien des égards, donc, Noël est le résidu de la boîte de Pandore. C’est l’espoir de la renaissance de l’été qui éclot, contre toute attente, en plein cœur de l’hiver, mais un espoir lucide parce qu’il parvient après l’hiver. Un espoir conscient, en un mot, de sa propre vanité. Sur la tombe de James et Lily, il n’est gravé qu’une simple épitaphe : « le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort ». Au débotté, Harry trouve que cela traduit « une idée de Mangemort » : vouloir vivre toujours, vaincre la mort et refuser finalement sa condition mortelle par un pacte méphistophélique, à l’instar de Voldemort, cela le répugne. Hermione livre cependant une autre lecture de cette maxime, qui ne veut pas dire vaincre la mort, mais vivre « au-delà de la mort ». Non pas, comprenons-la bien, vivre une seconde vie ou survivre à l’extinction, mais vivre avec l’idée que la mort est une fin. Voilà l’esprit de Noël.

Pour qui la comprend bien, la nativité est la célébration de la vie au-delà de la mort ou, plus précisément encore, de la vie malgré la mort. Il y a tout cela dans ce « Joyeux Noël » que s’échangent Harry et Hermione. Le souvenir de l’enfance présente l’absolu d’un bonheur définitivement perdu, disloqué par l’abrupte condition humaine, mais c’est à cet instant que se loge la lumière. Qu’elle prend toute sa valeur. Noël n’est beau qu’au cœur des ruines, parce qu’il dit la possibilité d’un triomphe éphémère de la vie à venir, un triomphe qui n’existe qu’à deux, qui ne se construit pas seul.

Au détour du combat qu’ils menèrent au ministère de la magie, à l’issue du cinquième volet de la saga, Dumbledore avait dit à Voldemort qu’il existait des choses « bien pires que la mort ». Une phrase dont Harry se souviendra lors de son « rêve » de la gare de King’s Cross, à l’issue des Reliques de la mort. Quelles peuvent être ces choses bien pires que la mort ? Dumbledore semble livrer une clé lorsqu’il dit au héros, toujours dans ce rêve entre deux rives : « N’aie pas pitié des morts, Harry. Aie plutôt pitié des vivants et surtout de ceux qui vivent sans amour. » Vivre sans amour et vouloir vivre toujours se révèlent comme l’avers et le revers d’une même pièce, car vivre toujours revient à refuser une condition humaine qui n’est complète qu’avec autrui – le Texte ne dit-il pas qu’« [il] n’est pas bon pour l’homme d’être seul » (Gn 2,18) ? Ce qui est pire que la mort, c’est donc l’absence d’amour, seul expédient à même de panser la certitude de la fin non en vainquant la mort, mais en vivant au-delà d’elle, malgré elle. Osons même : grâce à elle.

En l’espèce, le langage est performatif : souhaiter un « Joyeux Noël », c’est nouer avec autrui une communauté de destin, pour peu évidemment qu’on entende ces mots de la même manière. Le vœu capture son destinataire, comme la déclaration d’amour asservit l’être aimé. L’union à deux, pour un temps, devient complètement transparente, totalement vraie. Harry et Hermione se disent finalement ceci, devant le marbre blanc de Godric’s Hollow : chacun de nous sait désormais que « tout est vanité et poursuite de vent » (Qo 1,14), mais même sans victoire finale, nous bataillerons ensemble pour la lumière. C’est-à-dire l’amour.

  1. Nous sommes au cœur du septième tome d’Harry Potter, au chapitre seize. []