Mois : octobre 2010

Solitude

« La flamme est un monde pour l’homme seul. » (Bachelard)

C’est beau, une ville, la nuit. Les vitres des immeubles diffusent leurs lumières, les éclairages publics déchirent l’ombre du soir. Les voitures se croisent, leurs feux vont-et-viennent, s’allument et s’éteignent, bercés par les bruits des moteurs. C’est beau, une ville, la nuit, parce que ça procure un sentiment de sécurité et de chaleur. Une ville embrasée, c’est beau, parce que ça rassure ; c’est un phare calme et serein au milieu de la mer déchaînée de nos fantasmes et de nos peurs. C’est le rocher de la société des hommes qui nous repose de nos angoisses de solitudes. Le soir, seul, les masques tombés, les lumières étouffées, les yeux ouverts sans rien voir, l’homme est enfin lui-même. Il est enfin seul. Il est enfin face à lui-même, hors du monde. Dans chaque lit, chaque nuit, s’endort un homme qui, pour un temps, est hors de la société des hommes ; un homme enfin sincère. Et là, son esprit s’ouvre aux plus cruelles angoisses, aux peurs les plus profondes. L’homme seul s’interroge sur la vie, sur la mort, sur le monde, sur le rien, sur l’existence et son sens, et sa valeur. Et il se fait peur. Alors souvent, il s’endort jusqu’au matin où il reprendra, sans relâche jusqu’à sa mort, son propre rôle. Où il endossera toujours son costume d’apparaitre que le temps rapiècera.

« Notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude. » (Maupassant)

« Ce qui rend les hommes sociables est leur incapacité à supporter la solitude et donc, eux-mêmes. » (Schopenhauer)

L’homme mène un perpétuel combat contre sa solitude, une solitude dont il a si peur qu’il la combat sans dire son nom, les yeux fermés, frappant le vide autour de lui dans l’espoir de le remplir. Tous les jours, la même tragédie se noue, rythmée par le ballet si régulier des astres : aux premières lueurs, les trois coups sont chantés par le coq. Dans les loges, alors, on s’affaire, on se transforme, on se cache en fait : on disparait dans l’apparence, l’esprit emmitouflé dans je ne sais quel habit à la mode, le cœur dilué dans la chimie des parfums, les émotions maquillées, recoiffées, travesties. À peine les comédiens ont-ils le temps de se préparer que déjà, ils entrent en scène, et ils improvisent, car la scène de la vie ne leur laisse guère le choix. Au fil des heures, jamais ils ne failliront, ballotés du côté cour de leur travail au côté jardin d’enfants de leur illusoire intimité. Le soir venu, chacun accoure à sa loge, car le maquillage craquèle et les costumes se défont. Et le rideau d’ombre nocturne se referme sur chacun des acteurs de cette comédie sociale, le mettant en lumière en l’isolant du monde. Ah quel drame pour ces personnages qui s’ignorent que de finir par n’avoir plus d’autre public qu’eux-mêmes !

« Dans la solitude nocturne, vous voyez passer les mêmes fantômes. Comme la nuit s’agrandit quand les rêves se fiancent. » (Bachelard)

Et pourtant, toute vertigineuse qu’elle se présente, la nuit est une lumière plus perçante encore que le jour. Encore faut-il, pour la comprendre, savoir se confier à elle. La nuit est calme. La nuit est insensée. La nuit est solitaire. La nuit est humaine. Peut-être même la nuit est-elle femme, douce et froide, belle et assassine… Car c’est le soir qu’on pense, et la nuit qu’on rêve. Quand vient l’automne et que les feuilles jaunissent les toits de nos forêts, que le brouillard s’empare des villes et des villages, et des plaines, et des lacs, jusqu’au lever du jour et dès le crépuscule, quand en fait le monde s’adonne au maximum du possible au culte de la nuit, les imaginaires fleurissent. Le Fantastique se complait dans cette atmosphère mélancolique, qui abrite ses sorciers et ses démons, ses monstres et ses contes. Halloween, la Toussaint, Samain, et toutes ces fêtes des morts qui ne sont rien de plus que des odes à la nuit se sont toujours trouvées à cet instant précis où le monde est aux limites de sa chute dans les ombres. Et toutes révèlent à la fois la peur de l’homme face à l’existence, et son immense créativité qu’il met en œuvre justement pour se protéger de cette peur. Mais la nuit qui questionne et interroge, menaçante, devient l’univers de tous les possibles pour qui sait lui répondre ; pour qui sait lui vendre son âme.

« J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence…

”Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c’est qu’il cache un puits quelque part…” » (Saint-Exupéry)

Si la nuit nous fait si peur, c’est qu’on n’ose pas y succomber. On lui applique nos raisonnements rationnels du grand jour, nos implications, nos « donc » et nos « par conséquent ». On recherche le bel ordre d’Apollon là-même où festoie Dionysos. On ne parvient pas à écouter la nuit pour elle-même, mais on ne l’entend que comme le contraire du jour, le contraire de la vie, cette période qui n’a pas la beauté du soleil. Et pourtant ses questions recèlent les réponses. La nuit susurre à nos oreilles « qu’est-ce que la vie ? », non pour que nous lui répondions, mais simplement pour nous faire remarquer son absurdité. Nous forçant à l’introspection, la nuit nous guide aussi pour peu qu’on l’écoute. Elle nous force à nous interroger, non pour nous faire peur mais pour finalement nous montrer qu’il ne sert à rien de s’interroger. Dépassant ainsi l’angoisse de la solitude, l’angoisse de l’existence, dépassant l’angoisse elle-même, le solitaire qui a su faire confiance à la nuit découvre la vie telle qu’elle est, insensée, et peut jouir de la comédie du monde comme des illusions créatives des hommes qui trompent la mort. Car la pièce de théâtre a beau être fictive, elle n’en demeure pas moins belle et distrayante. Et alors, seulement, la solitude devient douce, voire délicieuse. Heureux qui a compris qu’il n’y a rien à comprendre, heureux qui a aboli le jour intelligible pour ressentir dans la nuit que « la vie n’est pas un problème à résoudre mais une réalité dont il faut faire l’expérience » (Kierkegaard), heureux qui comme Ulysse a longtemps cheminé dans les méandres angoissants de la pensée pour débusquer enfin le seul sens de la vie : qu’elle est insensée. Mais qu’il semble doux, parfois, de lui créer du sens…

« La métaphysique, la morale, la religion, la science, sont considérées comme des formes diverses de mensonge : il faut leur aide pour croire à la vie. » (Nietzsche)

Physique du scotch

Vous pensiez l’image du scientifique bricoleur qui découvre au hasard de ses manipulations chaotiques ce qui fera avancer la recherche dépassée, voire caricaturale ? Eh bien vous avez dû être « scotchés » par l’attribution du Nobel de Physique aux découvreurs du graphène ! À l’heure où les sciences semblent se faire dans des labos équipés de matériel high-tech hors de porté des esprits populaires, et où les cerveaux chargés de faire progresser nos connaissances paraissent aussi éloignés de la compréhension du vulgaire, scotch et Nobel s’associe pour réaffirmer que la science expérimentale est avant tout affaire de bricolage, de tâtonnement et de hasard heureux.

Le mois dernier, un grand esprit français nous quittait, homme de science distingué en 1992 par le prix Nobel de Physique pour ses travaux sur les détecteurs de particules qui ont permis de sonder plus en détail les mystères de l’infiniment petit, Georges Charpak était aussi un scientifique amoureux de son travail et généreux lorsqu’il s’agissait de transmettre aux jeunes les savoirs actuels (on pense notamment à « la main à la pâte », dont il a été l’initiateur en France). À l’occasion des trop rares hommages que lui ont consacré les médias, on a pu le ré-entendre évoquer ses petits arrangements de dernière minute avec ses détecteurs de particules, déclarant en substance qu’on n’a pas idée de l’importance du scotch dans le développement de ces détecteurs. On imagine, non sans esquisser un sourire admiratif, Georges Charpak aux prises avec ces monstres de complexité armé de son scotch et de son intuition… Ce qu’il n’a jamais su, c’est qu’après sa mort, quelques semaines après seulement, le scotch et le Nobel étaient à nouveau réunis…

Le Nobel 2010, décerné à Andre Geim et Konstantin Novoselov pour leurs travaux sur le graphène, qu’ils furent les premiers à isoler en 2004, semble en effet à mille lieues de toutes les idées qu’on se fait de la physique d’aujourd’hui, et pour cause : leur Nobel ne tient, pour caricaturer, qu’à une mine crayon et un morceau de scotch ! Et c’est avec cela qu’ils ont découvert un nouveau matériau ultra-résistant, qui pourrait même révolutionner l’électronique, rien que ça.

Vous avez sans doute déjà vu du graphite, ne serais-ce que sur une feuille de brouillon où vous auriez crayonné quelques notes : les mines des crayons à papier sont en effet composées de graphite et d’argile, selon des proportions variables qui les font plutôt « grasses » ou plutôt « sèches » (ces fameux HB et autres symboles cabalistiques pour le non-initié aux arts plastiques que je suis). Le graphite est un cristal d’atomes de carbone qui est, depuis longtemps, utilisé pour écrire. C’est aussi un conducteur électrique, dont on se sert par exemple pour fabriquer des électrodes. Le graphène, qui a valu leur prix à nos deux chercheurs-bricoleurs, en est en quelques sortes un proche cousin. En fait, le graphite n’est ni plus ni moins qu’un empilement de couches d’atomes de carbone, ces couches étant le graphène. L’image ci-dessous représente un zoom extrême sur du graphite, mettant en évidence quatre couches de graphène liées.

Graphite

Jusqu’en 2004, personne n’avait réussi à isoler le graphène dont on connaissait cependant l’existence, parce qu’on ne savait pas comment s’y prendre. Et c’est là que le génie rejoint l’incongru dans la simplicité de la méthode employée par nos deux nouveaux prix Nobel : le décoller avec du scotch ! Oui, ça parait d’emblée inouï que ça ait pu fonctionner, et pourtant… Cette méthode, dite par « exfoliation », consiste tout simplement à coller un morceau de scotch sur le cristal de graphite pour, en le retirant, décrocher une très fine couche de graphite. On recommence le processus une dizaine de fois pour obtenir des échantillons d’épaisseurs très faibles (la manipulation n’est donc pas si simple que ça !), pour finalement les trier par des moyens optiques et récupérer ceux qui ne sont constitués que d’une couche : voilà notre graphène.

Le procédé est enfantin sur le papier (dans les faits, on s’en doute, il n’est pas évident à mettre en œuvre : les deux scientifiques ont bel et bien mérité leur prix !), mais il permet d’isoler un matériau aux propriétés phénoménales. D’un point de vue mécanique d’abord : pour une résistance à la rupture 200 fois supérieure à l’acier, le graphène est six fois plus léger ; sa résistance mécanique atteint allègrement les 42 milliards de Newton par mètre carré. Mais le graphène est peut-être encore plus prometteur en électronique, où il pourrait permettre dans un futur proche la réalisation de transistors ultra-rapides et très petits (de l’ordre du nanomètre), ses propriétés de conduction étant effectivement assez impressionnantes : les électrons se déplacent, dans le graphène, à environ 1 000 kilomètres par seconde, et la structure bidimensionnelle du cristal fait qu’il ne s’échauffe pas. Seul obstacle, désormais : la production. D’autres méthodes d’extraction du graphène ont été découvertes, et à l’heure actuelle, deux entreprises en produisent ; on assiste donc peut-être aux prémices d’une nouvelle génération de transistors. Le graphène n’est en tout cas plus un rêve inaccessible, tout n’est plus question que de temps !

Ce Nobel renoue donc avec l’image séduisante de l’expérimentateur, du scientifique bricoleur ; il perpétue ce que l’on peut appeler la « physique du scotch », l’expérimentation de tous les instants, l’esprit transgressant ses propres limites pour essayer et, à force d’essais, découvrir. En 2000, déjà, André Geim avait fait parlé de lui, en recevant un Ig Nobel, cousin comique du prestigieux prix qui cherche à mettre en lumière les travaux de scientifiques sérieux qui semblent farfelus, c’est-à-dire selon la devise du magazine qui en est à l’origine, mettre en lumière la « science qui fait rire, puis réfléchir ». À l’époque, Andre Geim avait été distingué pour avoir fait léviter une grenouille au moyen d’un puissant champ magnétique (sans dommage pour l’animal, histoire de rassurer les âmes sensibles), mettant en évidence le caractère diamagnétique de la grenouille ! C’est donc, avec Andre Geim, l’image de l’expérimentateur inépuisable, sur lequel on porte un regard bienveillant et admiratif, qui est réhabilitée ; un rappel que la science Physique est avant tout, de par son étymologie même, science de la Nature, et qu’on ne saurait donc l’étudier sans questionner directement la Nature par l’expérience. Ceux que les équations de la Physique effraient devraient méditer l’exemple de nos expérimentateurs du scotch, qui montrent bien que derrière les symboles et les chiffres, il n’y a rien d’autre que la Nature que l’on tente vaillamment de comprendre.

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén