Mois : juin 2011

Usbek à Sarrebourg

Les Lettres persanes est un roman épistolaire dans lequel Montesquieu expose la correspondance de deux Persans, Usbek et Rica, qui racontent leur périple en Europe à leurs amis de Perse. Leur regard naïf sur nos mœurs de l’époque s’en révèlent une critique incisive. Mais imaginons un instant qu’au gré d’un voyage dans le temps et l’espace, Usbek se retrouve à Sarrebourg, aujourd’hui, séparé d’un Rica bloqué dans le passé. C’est probablement en ces termes qu’il s’adresserait à son ami resté coincé trois siècles en arrière :

Usbek à Rica.

Il y a dans un coin de la contrée que je visite un village fort étrange. Peu de temps après mon arrivée, hébergé par un généreux habitant, on m’y offrit à lire un journal édité par la ville pour informer chacun de le vie de la cité. Je fus surpris, Rica, de découvrir l’endroit passionné de musiques aux sons exotiques mais aussi, et surtout, stupéfait qu’on usât de canons et de poudre pour guerroyer contre la nuit et ses nuages. Autre chose cependant retint mon attention, cher ami : quelque peu avant la fin, le maire et ses acolytes s’indignaient sur une page du comportement de ceux qui, ne sacrifiant pas aux mêmes visions que lui, étaient sobrement rangés dans la catégorie d’« opposition ». Ceux-là, ai-je appris, critiquaient les personnes et s’attribuaient l’action de la majorité, tout en étant totalement incohérents. Il faut dire qu’en effet, non seulement le maire prenait soin de sa ville puisqu’elle prospérait, j’en voyais dans la revue une myriade d’exemples, mais en sus il laissait libre la parole de ses opposants dans ce même journal, opposants qui semble-t-il n’usaient de leur espace que pour salir l’image du si bon magistrat qui dirigeait l’endroit ! Tout acquis à sa cause, et voulant pouvoir moi-même m’insurger en lisant les inepties de ces détracteurs dont on était trop bon de publier encore les méfaits, je m’empressai de tourner la tête pour regarder la place qu’on leur réservait.

Doute de ma vue si tu le veux, je le fis moi même un bref instant, mais il n’y avait sous le titre d’« expression de l’opposition » aucune espèce de venin. Mieux encore, cette opposition qu’on avait dépeinte diabolique, prodiguait au contraire des consignes d’un républicanisme éclatant, invitant chacun à s’inscrire sur les listes donnant droit d’élire les dirigeants. Pensant m’égarer, l’idée qu’on ait pu inverser les titres de certaines des parties m’ayant même effleuré l’esprit, j’ai feuilleté le papier trois, quatre, dix fois, avant de me résoudre à l’évidence.

Mais alors, mon cher Rica, tu dois penser qu’il s’agit là d’une exception ; je l’ai pensé aussi. J’ai donc demandé à mon hôte admirable si je pouvais trouver, en quelque endroit de la ville, à lire les plus anciens numéros de ce bulletin municipal. À mon grand heur, il en avait conservé autant que de mois dans une année, et même plus, me promettant une soirée à rejouer, dans le huis-clos de la chambre qu’il me prêtait et à la vacillante lumière de ma chandelle, l’histoire politique des terres qui m’accueillaient.

Le soir, donc, j’entrepris la lecture de la pile de journaux jaunis qu’on m’avait confiée. Je me délectais de chaque page ; je n’avais pas sommeil et il faisait si bon dehors qu’il me plaisait de lire jusqu’au petit matin, éclairé par la flamme de ma bougie et entouré du concert des insectes nocturnes et des oiseaux de nuit. Mais arrivé au terme du bulletin du mois précédent, je n’avais lu ni longue tribune de la majorité, ni acerbe remarque de l’opposition, dont je désespérai de trouver preuve de l’existence. Tout juste ai-je pu voir le maire se féliciter des travaux qu’il menait en sa ville à l’occasion d’un bref éditorial.

Nerveusement, je parcourus donc les autres numéros à la recherche d’une trace des édiles. Figure toi, mon ami, que les publications de chaque camp sont en fait fort rares ; tous les trois mois environ, quand ce n’est pas plus long. Le reste du temps, le journal de cette ville est vierge de toute prise de position (si l’on excepte, tu le comprends bien, l’éditorial du maire). Je commençai donc à m’interroger sur le dynamisme de la cité…

Arrivant, ainsi, au mois d’avril, je retrouvai trace des élus. Enfin, pensai-je, j’allais voir l’opposition dans toute son horreur, et la majorité dans toute sa splendeur. De splendeur, je fus quelque peu déçu : la majorité se contentant de reprendre un avis donné par ce qui semblait être une instance supérieure quant à sa gestion de l’argent de la ville, avis qui se bornait à dire que les comptes étaient fiables. On lisait même quelques reproches, mais voilà bien Rica la preuve qu’à tout le moins, ce maire était transparent. Ce qui m’intéressait le plus, cependant, tu le sais bien, c’était de voir la réalité du comportement de l’opposition ; j’ai donc lu leur texte qui se voulait être un bilan de mi-mandat. Et voilà quelles horribles inepties ont lacéré mes yeux : le si bon maire stigmatisé sous le vocable de… « Député Maire UMP » ! Ou encore, j’en frémis rien qu’à l’écrire, Rica, l’évocation du développement de deux projets de ZAC de l’actuelle majorité ! Entends-tu cela ? Voilà ce que le maire et ses amis trouvaient donc si choquant…

Tu imagines la surprise qui fut la mienne, car en plus j’y trouvai des idées. Cette opposition défendait une mixité qui fait rêver le Persan que je suis, et bien loin de rejeter tout ce qui vient d’en face, elle tentait plutôt d’infléchir la donne, soulevant questions et problèmes. Mieux encore, elle anticipait les enjeux de l’avenir. Rica, j’ai beau chercher, je peine dans ce discours à retrouver l’outrance que le maire leur prêtait…

Alors tu dois te dire que, tout de même, il n’y a pas de fumée sans feu. Je continuai donc, le temps ne manquait guère, l’analyse des journaux. J’arrivai au mois de novembre de l’année précédente. Et là, enfin, je trouvai réelle critique ! Alors que le premier magistrat s’étendait sur la description de ses projets d’urbanisme (puisse-t-il un jour bâtir pareille merveille que les jardins suspendus de feue notre Babylone !), l’opposition exprimait sa plus large réserve. C’est en tremblant que j’ai donc entamé la lecture de leur tribune : je te rappelle que le maire les présentait comme menteurs, fourbes et méchants.

Ah dans quelle perplexité je sombrai en achevant la lecture de cet article ! Rica, soudain, ma tête me fit souffrir. Certes, cette « opposition » s’opposait, mais encore le faisait-elle avec tact, sans automatisme, et de façon constructive, balayant toutes les chimères simplistes qu’avaient ancré dans mon esprit les racontars du maire ! On lisait, ici le mot « consensus », là que l’opposition se réjouissait d’une position prise par ce maire. Cela étant, bien entendu, les visions étaient différentes, les conceptions de la mixité à mille lieues l’une de l’autre, ce qui est bien normal pour deux camps qui s’affrontent…

Mais dans la solitude de ma chambre, le journal refermé, reprenant mes esprits en respirant à grandes bouffées l’air du soir, il me vint en tête tout à coup cette évidence : l’opposition ne saurait consister en autre chose qu’à s’opposer, contrôler et proposer. Si l’opposition ne s’opposait pas, fut-ce de façon constructive comme ici, alors elle serait partie intégrante de la majorité… Laquelle, par ailleurs, ne se privait pas de son côté de critiquer l’opposition comme dans son dernier article ! C’était là un peu comme un jeu de miroirs où celui que l’on montrait du doigt comme le plus critique, bien qu’étant dans son rôle, était en fait le plus critiqué, comme si le maire enjoignait ses contradicteurs, non de faire ce qu’il fait, mais d’agir comme il dit.

Tout cela me troubla profondément, mon ami. Harassé par tant de subtilité et de complexité, je soufflai la flamme de ma chandelle, laissant s’échapper un long et fin filet de fumée… sans feu. Je me couchai bien vite et, bercé par les chants de la nature en cette nuit d’été, le sommeil m’enleva.

Voilà peut-être la plus délirante de mes escapades, Rica. N’ont-ils pas d’étranges mœurs, ces hommes qui accusent ceux qui devraient s’opposer à eux de les critiquer, faisant ainsi ce qu’ils leur reprochent et se justifiant donc par l’exception face à l’habitude, alors même que ceux à qui ils le reprochent ne l’ont, en définitive, pas fait depuis longtemps, bien que le faisant ils se trouveraient dans leur rôle ? Décidément, mon cher, le raisonnement du maire est bien trop alambiqué pour nos pauvres esprits : « comprenne qui pourra. »

De Sarrebourg, le 28 de la lune de Chahban 3022.

Le drame syrien

À une époque où tout s’accélère et où les instants se succèdent dans le chaos d’un fatras d’informations de plus en plus dense ; à une ère gouvernée par ce que Finchelstein appelle la dictature de l’urgence (Gilles Finchelstein, La dictature de l’urgence, Fayard, 2011), les chiffres perdent leur sens et les drames passent, parfois, comme des banalités noyées dans un flot incessant de scoop et de sensationnel. On peut penser par exemple à ces attentats en Irak ou ailleurs qui, devenus habituels, ne choquent plus guère le spectateur d’un journal télévisé qui ne les évoque qu’« en bref ». La mort se banalise, les enjeux s’obscurcissent. L’information n’a, semble-t-il, plus que la gravité de sa fraîcheur. Culte de l’instant et culte de la vitesse, nous dit Finchelstein ; ici, instant du scoop qu’on oublie dès le lendemain, vitesse d’une information qui ne se hiérarchise plus dans l’esprit de spectateurs qu’elle étouffe. La nouvelle victime de ce petit drame de nos sociétés modernes, c’est sans doute la Syrie. L’intérêt porté au massacre d’innocents, d’enfants même, coupables seulement de protester contre un régime tyrannique, est dérisoire. Hier, le 20 heures de France 2 (pour n’en citer qu’un seul, mais tous ou presque sont coupables) n’en parle qu’après Roland Garros, après la cuisine politicienne d’Europe Écologie – Les Verts, après les derniers rebondissements dans notre guerre libyenne, après ce qu’il ne convient même plus d’appeler le concombre tueur, puisque ce pauvre concombre n’y est pour rien. Un sujet, traité comme ces autres. Pour parler d’un drame qui se noue en silence. Le vrai problème tient peut-être dans l’habitude : de la mort, du sang, des guerres, l’individu lambda a désormais l’habitude. Que l’information soit reléguée par un système médiatique surexcité, c’est regrettable : qu’elle ne choque plus ou presque, en voilà une conséquence terrifiante.

Tout commence par ce fameux « printemps arabe », salvateur autant qu’inespéré, qui renverse les tyrans de Tunisie et d’Égypte et secoue bon nombre d’autres pays de la région. Parmi ceux-ci, la Syrie a vu poindre dès février une contestation qui, depuis, n’a cessé de prendre de l’ampleur malgré la rude opposition qu’elle rencontre. À l’image de leurs camarades tunisiens et égyptiens, les manifestants, pacifiques, réclament plus de liberté, plus de démocratie, l’application des « droits de l’Homme ». Ils veulent, à l’image de leurs inspirateurs, renverser leur tyran. On ne peut, sur ce point, que les approuver : la réaction dudit tyran aux manifestations, qui les réprime dans le sang, leur donne raison s’il le fallait encore.

Bachar el-Assad reprend les rênes d’un État autoritaire à la mort de son père, Hafez el-Assad, en 2000. Culte de la personnalité, hyper-surveillance de la société, interdiction de toute opposition : la Syrie que lui laisse son père a tout d’une dictature. En témoigne le massacre de Hama, en 1982, qui vit la mort de dizaines de milliers de Syriens et la destruction du tiers de la ville, dont de nombreux chefs-d’œuvre architecturaux. Pour conserver le pouvoir, el-Assad père a su détruire son patrimoine et tuer son propre peuple, dans un silence coupable, déjà, des médias occidentaux. Son fils, qui commença par donner l’illusion d’un peu plus de liberté avec de timides réformes bien vite interrompues, continuera sur la droite ligne de son père, n’en déplaise à Nicolas Sarkozy qui lui déroula le tapis rouge le 14 juillet 2008. Moins de dix jours avant que Bachar el-Assad ne prenne place à la tribune aux côtés des chefs d’États invités au défilé annuel de notre armée, entre neuf et vingt-cinq prisonniers politiques qui tentèrent de se révolter furent tués dans la prison de Sednaya. Le pouvoir d’el-Assad fit tout pour étouffer l’affaire. Dans un rapport de juillet 2010, Human Right Watch dresse le sombre bilan des dix années de règne sans partage du fils el-Assad, « dix années entachées par la suppression de droits, les détentions d’activistes, la censure des médias et l’ostracisme des Kurdes », écrit l’ONG. Bien loin de ce qu’a pu tenter de nous vendre notre président, le fils n’a rien à envier à son père.

Face aux révoltes arabes, conscient de la menace, le régime syrien sembla lâcher du leste, annonçant le 17 février des mesures sociales. Mais derrière la façade, le joug sécuritaire s’intensifiait ; la véritable volonté du régime était d’empêcher tout soulèvement. Et le peuple ne s’y trompa guère : dès le 15 mars, suite à un appel lancé sur Facebook, des révoltes prennent place à Damas, avant de s’étendre à d’autres villes du pays. Depuis lors, la contestation n’a pas faibli, s’étendant à tout le pays, mais elle est, immanquablement, réprimée dans le sang. Dans le même temps, le régime tente d’envoyer des signaux positifs (libérations de prisonniers, modifications législatives) qui n’ont, devant la répression accrue, aucune crédibilité.

À l’heure actuelle, sans doute plus d’un millier de personnes ont été tuées par le pouvoir en place, des milliers d’autres sont blessées. Les prisons s’emplissent et la torture fait rage. Les révoltés crient dans un désert et buttent contre le mépris du peuple et de la vie. Ces faits sont effroyables, et justifient à eux seuls l’étiquette de « tyran » collée à el-Assad. Depuis bientôt trois mois, on tue en silence en Syrie : les journalistes ne sont plus les bienvenus, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement mis aux fers, on ne sait donc plus vraiment ce qui s’y passe. Cela explique, en partie, le lourd silence des médias, à l’instant où il faudrait au contraire braquer nos yeux sur la terreur. Il peut être difficile de prendre conscience de l’ampleur de ce drame, qui ne semble qu’un drame parmi d’autres dans le flux des infos, mais c’est une impérieuse nécessité. Car la tragédie syrienne se double d’une autre tragédie, bien antérieure mais qu’elle éclaire d’une lumière crue : celle de la banalisation de l’horreur dans nos esprits, banalisation qui coupe court à toute indignation et fait ainsi courir le risque d’un glissement vers le pire couvert par les silences.

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