« Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. »
– Paul Valéry

Naufrage

Nous autres, civilisations, nous avons oublié que nous sommes mortelles. Nous savons bien ce que le vingtième siècle a produit de barbare, nous avons vu dans nos livres d’Histoire ces géhennes des confins de Pologne, nous avons lu Anne Frank et Primo Lévi, entendu ceux qui sont revenus, arpenté avec les parents de nos parents ce souvenir pesant. Nous visitons encore ce qu’il reste de l’abîme. Et certes ces histoires nous emplissent-elles d’effroi, mais elles ne sont justement pour nous plus que des histoires… Les derniers qui ont vu la terre se fissurer sous notre monde finissent de s’éteindre, et ceux qui ont vécu ces temps obscures ne seront bientôt eux-mêmes plus que des souvenirs.

La Shoah, l’occupation, les rafles et la torture, la haine et le rationnement, la peur et les lâchetés, cela a rejoint les guerres puniques, les jardins suspendus de Babylone, les statues de l’île de Pâques et la belle Atlantide. Et s’il est trop tôt pour que nous ayons oublié les détails, déjà avons nous perdu le sens de cet instant. L’Histoire a fait son œuvre. Elle a digéré les faits, les a écrits et réécrits, inscrits dans les mémoires, et elle les a couverts de sa patine. Parce qu’il n’est plus actuel, notre possible impossible a quitté nos consciences. Nous savons encore le chaos, mais sans mesurer que ce chaos voulait dire la disparition de notre monde. L’éloignement temporel semble avoir aboli toute concrétisation potentielle. C’est, pensons-nous, de l’histoire ancienne.

Au sortir de la guerre, les circonstances à même de disloquer une civilisation étaient dans les journaux ; elles avaient été vécues, senties et ressenties. Elles avaient marqué les corps et les esprits. Au sortir de la guerre, on ne tentait pas de se figurer l’atrocité passée, car on avait vécu cette ineffable horreur. On ne ruminait pas les leçons d’une lointaine Histoire : on avait vu, de nos yeux vu, mourir parents et enfants, amis et amants. Notre Histoire, seuls ceux qui l’ont apprise la savent désormais. Tous avaient, chevillée au corps, l’évidence abyssale d’une fin possible, qui n’est plus que pensable par quelques érudits. Et bientôt ces érudits eux-mêmes, devant la masse des autres faits, délaisseront dans un coin de leur mémoire ces événements pesants que la poussière du temps achèvera d’ensevelir. Quand bien même l’un d’entre eux s’élèverait contre la reconduction des drames, on l’écouterait aussi peu que Cassandre. Tous auront oublié.

Oubli… L’étymologie même de ce mot charrie les ténèbres qui menacent ceux qu’il frappe. C’est l’oubli des vraies larmes, l’oubli du vrai sang, l’oubli que les idées, même les plus atroces, se concrétisent lorsqu’elles sont adulées. Dans un monde dépourvu de consciences et sans mémoire, même la bêtise la plus crasse peut prendre le pouvoir. Las, ce monde est le nôtre, englué dans l’instant et noyé par l’urgence.

Nous ne savons pas si l’Histoire suit une loi, s’il se cache en elle un Esprit qui en tire les ficelles. Il semble cependant que la cécité des hommes la contraigne à suivre toujours une même pente vers la désintégration. L’inconscience de l’humanité la rapproche du gouffre et, lorsqu’elle en réchappe, sa mémoire immédiate la tient pour un temps en respect. Mais le temps passe, et avec lui, la mémoire s’efface. La fortune, cependant, ne nous sourit pas à chaque fois.

Paul Valéry écrivait, au sortir de la Grande Guerre : « Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles. »1 Nous l’ignorions avant ; nous le sûmes alors, et davantage encore quelques années plus tard. Pourtant, notre imaginaire était déjà peuplé d’effondrements : nous avions, bien rangés quelque part dans nos livres ou nos têtes, les récits de nombre de civilisations disparues. Mais c’était, pensions-nous, de l’histoire ancienne. Et l’Histoire, en fin de compte, nous semble toujours déjà assez ancienne pour qu’on la pense comme une histoire. Pour qu’on la sache sans la vivre. Pour qu’on oublie qu’en fait, elle a vraiment eu lieu. L’oubli de la concrétude du passé autorise sa reconduction. C’est alors la crise, l’instant où tout est possible et où le destin du monde se joue aux dés. Un bon tirage, et il s’en sort, échaudé pour un temps ; un mauvais et il est englouti à jamais. C’est ainsi que les empires s’effondrent.

Lorsqu’on sent que les mondes sont de simples mortels, on vit avec humilité et prudence. On apprend de l’Histoire, d’une part, pour éviter de répéter les erreurs du passé, et on ne cesse de penser pour prévenir toute faute nouvelle. Mais quand les drames, comme les débris d’un navire naufragé, sont portés lentement au large par les flots de l’Oubli, les civilisations s’enhardissent. Elles finissent même par oublier leur inclination à l’oubli, faisant fi de la prudence. Et leur orgueil, alors, provoque d’autres naufrages.

Les Grecs chantaient Léthé, fille d’Éris, qui abreuvait les morts de son eau pour leur faire regagner la Terre vierges de tout souvenir. C’est en fait l’oubli qui engendre la discorde et qui fait trépasser les vivants de ce monde. Les eaux du Léthé désinhibent les civilisations et engendrent l’hybris, productrice de drames aux allures de justice immanente qui anéantissent enfin les civilisations orgueilleuses. « C’est la nature même des choses qui constitue cette divinité justicière que les Grecs adoraient sous le nom de Némésis, et qui châtie la démesure. »2

Il nous faut donc nous souvenir que l’oubli existe ; ne pas oublier cet oubli, sans quoi nous condamnerons notre monde à s’oublier lui-même à défaut de prudence. Car l’oubli de l’oubli prélude à l’anéantissement.


  1. Paul Valéry, La Crise de l’esprit, 1919
  2. Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934