Mois : mars 2017

L’immoralisme de Kant

« Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »

Paul Valéry, La crise de l’esprit, première lettre

La morale de Kant est un fétichisme de l’intention : la volonté y est bonne indépendamment de sa réalisation ou de sa frustration. L’action est belle quels que soient ses réussites ou ses échecs. « Ce qui fait que la bonne volonté est telle, ce ne sont pas ses œuvres ou ses succès, ce n’est pas son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, c’est seulement le vouloir »1. Mieux vaut donc agir fidèlement à la loi morale, même si l’action s’abîme sans cesse, car c’est l’acte qui est bon et non ses conséquences : quand bien même tous nos efforts seraient déçus, explique Kant, « [la bonne volonté] n’en brillerait pas moins, ainsi qu’un joyau, de son éclat à elle, comme quelque chose qui a en soi sa valeur tout entière ». On a souvent reproché au philosophe de Königsberg cette théorie qui se contente de la pureté de l’intention aux dépens de l’efficacité, un trait que Péguy a probablement porté mieux que quiconque : « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »

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  1. Cette citation et la suivante proviennent de la première section des Fondements de la métaphysique des mœurs. []

Pratiques de l’amour

L’existence de ce qu’on tait durablement finit par doucement s’évanouir. C’est ainsi que les idées et les sentiments meurent, faute de manifestations pratiques. L’amour est avant tout une activité : on le fait plus qu’on ne le dit, on le déclare plus qu’on n’y pense. On le réalise plus qu’on ne l’imagine. La conception complète de l’amour s’épuise par les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par lui. Il y a des effets pratiques qui nous échappent, évidemment : des passions qui nous exaltent, des déceptions qui nous effondrent, mais c’est bien nous qui donnons sens aux émotions qui nous transpercent. Si l’amour est un météore dont l’embrasement bouleverse nos cieux intimes, il n’est aussi qu’un tas de glaise qui attend qu’on s’en saisisse.

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