Mois : avril 2016

Que nous sert-il de vivre ?

« Pour connaître et juger la vie, il n’est même pas besoin d’avoir beaucoup vécu,
il suffit d’avoir beaucoup souffert. »
Jean-Marie Guyau, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction

L’humanité s’est longtemps imaginée comme embarquée sur un navire dont le gouvernail ballottait. Au fil de sa longue histoire, elle s’est fixée bien des caps, et a souvent cru voguer vers d’autres vies, guidée par maints soleils – elle croyait aux cieux ou aux utopies, à la vérité ou à la raison. Elle a même cru à l’amour. Mais depuis bien longtemps, la tempête a ravagé l’embarcation : il ne reste désormais plus que quelques radeaux, emportés çà et là par la course des mers ; des débris dispersés et des humains en déshérence. Que savons-nous du monde où nous sommes projetés ? À quels fétus de paille pouvons-nous nous raccrocher, nous qui sommes perdus au beau milieu de l’océan ?

Précarité du monde

Pour juger de l’existence, il faut bien la connaître, et d’abord embrasser ce qu’elle peut rassembler. Je crois opportun de définir ici la nature comme l’ensemble des choses dont on peut faire l’expérience. Ainsi perçue, elle est bien plus riche que les amas d’atomes fantasmés par les matérialistes ou les scientifiques les plus obtus : elle est faite d’objets et d’idées, de passions et de couleurs, d’étoiles et de sang, de logiciels et d’êtres humains, de vie et de pensées, et de bien d’autres choses encore. Elle n’a cependant rien d’un rêve. Son étoffe est tissée de choses qui sont telles qu’elles nous apparaissent – et, puisque nous faisons quotidiennement l’expérience du sang, des couleurs, de la pensée ou de la vie, ces choses existent telles qu’on les perçoit, sans distorsion, et sans nécessiter non plus d’appel à quelque réalité infinitésimale pour en rendre compte.

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Protection et liberté

Au lendemain des manifestations contre le projet de loi travail, marquées par une amplification légitime de la mobilisation1, j’aimerais revenir sur les mythes économiques qui sous-tendent ce projet. Battre en brèche l’argument selon lequel la protection de l’emploi le détruirait, et réhabiliter le droit du travail comme un outil libéral nécessaire afin de rééquilibrer la relation entre patrons et salariés. Et par là, expliquer en quoi le projet de loi proposé par le gouvernement est, par bien des aspects, non seulement inutile, mais dangereux.

Protéger l’emploi ne le détruit pas

Parmi les défenseurs de la loi, beaucoup pensent que le chômage français s’explique par la rigidité du marché du travail : en protégeant l’emploi, on aggraverait le chômage. On nous explique qu’un employeur a peur d’embaucher à cause de la difficulté à licencier (!) ou du coût social d’un nouveau salarié. Le patron du Medef soutient ainsi, l’année dernière, qu’« il y a une réelle peur d’embaucher en France »2. Pour Pierre Gattaz, cette peur a au moins deux causes très précises : le CDI et les prud’hommes3. Le premier est jugé trop protecteur du salarié, les seconds trop aléatoires. Dès lors, l’affaire semble entendue : en garantissant trop de droits aux salariés, on effraierait leurs employeurs qui y réfléchiraient à deux fois avant de signer un nouveau contrat. Et on tient dès lors le remède miracle contre le chômage : flexibiliser, simplifier les normes, alléger les droits et ruiner le résultat de décennies de conquêtes sociales.

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  1. « Près de 390 000 personnes ont manifesté contre la loi travail, selon les autorités », le Monde.fr, 31 mars 2016 []
  2. Pierre Gattaz : « Il y a une réelle peur d’embaucher », les Échos.fr, 8 juin 2015 []
  3. Rappelons que le Conseil des prud’hommes est une juridiction chargée d’arbitrer les litiges relatifs à l’exécution ou à la rupture d’un contrat de travail ; c’est elle qui fixe, en particulier, le montant de l’indemnité due par l’employeur à un salarié qu’il aurait licencié abusivement. []

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