Mois : avril 2013

Le sommeil de la Raison

« Le sommeil de la raison engendre des monstres. » (Francisco de Goya)

Sommeil de la raison

Au lendemain de l’adoption définitive par le Parlement de la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe, l’Église, par la voix de l’évêque de Metz, a cru bon de revenir à la charge pour défendre une dernière fois son modèle rétrograde. Dans un communiqué d’une page1 qui insulte autant la raison que la République, Monsieur Raffin dépeint son idéal de la famille, avant d’en appeler à la « résistance ». Voyons à quel point la conception catholique de la famille et de la sexualité qu’il véhicule est dogmatique et fausse.

Une conception naïve de l’homme et de la femme

Son modèle de la famille repose d’abord sur une conception naïve de la distinction homme/femme qui ignore les enseignements des sciences sociales et de la biologie. Toute personne est vue comme « sexuée », c’est-à-dire « masculine ou féminine (…) de par la naissance », et doit accepter cette « caractéristique de son être » pour grandir « de façon harmonieuse et heureuse ». L’homme et la femme sont ainsi définis par leurs organes génitaux, ainsi que le ferait sans doute la sagesse populaire ; l’homme est le « mâle » et la femme la « femelle », pour reprendre une caractérisation animale. Cette qualification apparemment basique est imprécise et erronée.

Les termes de « masculin » et de « féminin » semblent emporter, dans la bouche de l’évêque, à la fois une réalité biologique, des normes sociales et des orientations sexuelles que rien, pourtant, ne force à coïncider. Les études menées sur le genre, dans le cadre des sciences sociales, nous poussent à affiner cette vision naïve. Il convient en effet de distinguer le sexe biologique de ce qu’on appelle le « genre », et qui n’est rien d’autre qu’une construction culturelle. De la sorte, l’identité sexuelle s’établit dans un dialogue constant entre des qualités biologiques et un contexte socioculturel. L’influence de ce contexte se ressent, par exemple, dans la place accordée aux femmes, qui diffère selon les sociétés et les époques. « La différence des sexes n’est pas une donnée de nature immuable, explique le sociologue Éric Fassin ; elle n’existe que dans l’histoire. Ce que c’est qu’être un homme, ou une femme, ne peut donc être abstrait du contexte social. Le sexe est indissociable des normes sexuelles, qui, par définition, ne sont pas naturelles. »2 Les raisons qui poussent à offrir des poupées aux jeunes filles et des voitures aux garçons, ou encore celles qui font que le salaire des femmes est moindre que celui des hommes, relèvent de l’histoire, et ne sont pas inscrites dans la biologie de chacun.

Bien sûr, les conservateurs ont tôt fait de stigmatiser ces études scientifiques, en les qualifiants absurdement de « théorie du genre » comme ces créationnistes qui insistent, outre-Atlantique, sur la « théorie » de l’évolution pour susciter la suspicion. Ce rejet n’a cependant aucune valeur, puisqu’il n’est soutenu par aucun argument scientifique. Il est même ridicule ; qui nierait la part de culture qui réside dans l’identité sexuelle de chacun en arguant, par exemple, que la biologie explique le salaire moindre des femmes ? Ce rejet n’est toutefois pas sans rappeler un obscurantisme venu de temps que nous pensions révolus. La sociologie nous apprend donc bien que la naissance ne définit pas notre identité sexuelle à elle seule : nous ne sommes pas des animaux mais des êtres de culture. Voilà qui peut se résumer en adaptant un peu la célèbre phrase de Simone de Beauvoir : on ne naît pas femme ou homme, on le devient.

D’autre part, la conception naïve et naturalisante avancée ignore qu’en biologie, le sexe n’est pas une évidence. Il n’y a pas un sexe, mais au moins trois : le sexe chromosomique, le sexe gonadique et le sexe phénotypique, qui ne coïncident pas forcément. On se souvient par exemple de cette athlète indienne accusée par ses concurrentes d’être un homme, et dont la justice fut bien en peine de déterminer le genre3.

L’évêque de Metz avance ainsi une conception infondée des sexes, au mépris de la biologie et de la sociologie. Il pose comme un dogme un concept pourtant erroné et le défend au mépris de la vérité comme on soutint, jadis, que Galilée se trompait en dépit des preuves qu’il amenait car la Bible le démentait.

Le dogme de « la » famille

À partir de sa conception obscure de l’homme et de la femme, M. Raffin poursuit l’exposition de son modèle familial en définissant « la famille » comme « un homme et une femme qui s’aiment et qui s’engagent à s’aimer dans la durée, en prenant soin d’élever les enfants qui peuvent naître de leur union ». On savait l’Église déconnectée des résultats de la science, on la découvre ici ignorante de la société du moment. Bien loin de « la » famille dépeinte par l’évêque, force est de constater la diversité des familles de notre pays, sans que cela ne suscite de problème. Aujourd’hui nous divorçons, nous nous remarions, nous adoptons (des orphelins ou les enfants du conjoint). Les couples se marient plus tard, quand ils se marient encore, et les enfants naissent majoritairement hors d’un mariage. Beaucoup décident désormais de se pacser, qu’il s’agisse d’homosexuels ou d’hétérosexuels. De plus en plus de frères et de sœurs n’ont plus exactement les mêmes parents. Il existe des familles monoparentales, soit qu’un parent soit décédé, soit qu’une personne seule ait décidé d’adopter. Il existe aussi des familles homoparentales que la loi ignorait jusqu’ici, et des couples homosexuels qui ne désirent ni adopter, ni se marier. C’est là le visage de la France d’aujourd’hui.

On peut le déplorer, avec l’évêque, mais il faut s’en expliquer, car les trompettes de Jéricho ne résonnent pas à nos portes. Or, comme toujours, le discours ecclésial manque cruellement de justifications. Jusqu’à preuve du contraire, cette diversité n’est pas un problème ; c’est même, à l’inverse, la noblesse d’une société libérale que de permettre à chacun de construire son bonheur comme il l’entend. Voilà l’un des problèmes majeurs du discours moralisateur de l’Église : elle prétend savoir mieux que chacun ce qui est bon ou mauvais pour lui. Elle s’arroge cette prééminence que rien, absolument rien, ne lui confère.

Une fois encore, c’est comme un dogme que M. Raffin avance sa conception de « la » famille, que rien n’étaye, révélant ainsi la sempiternelle prétention paternaliste de l’Église qui prétend savoir mieux que quiconque ce qu’il est bien de faire et bon d’éviter. Mais le meilleur reste, pour ainsi dire, à venir…

L’enfant a-t-il besoin d’une mère et d’un père ?

Dans ce dogme de « la » famille fondé sur une conception erronée des sexes, M. Raffin propose sa vision de l’enfant, « fruit d’un amour entre un homme et une femme », qui « a besoin d’un père et d’une mère » pour « sa croissance humaine et spirituelle ». Il qualifie, sans rire, cette conception de « réalité fondamentale » ; analysons donc cette thèse selon laquelle l’intérêt de l’enfant requiert qu’il ait un père et une mère.

Elle semble d’abord s’enraciner dans quelque croyance populaire née de l’habitude : on a toujours vu des enfants élevés par un père et une mère, aussi nous semble-t-il qu’il s’agit là d’une évidence. On prétend parfois que c’est dans « l’ordre des choses ». On présuppose que « la Nature est bien faite », à l’image du cosmos qu’imaginaient les premiers Grecs, parce qu’elle serait par exemple l’œuvre d’un Dieu. C’est sans doute l’arrière-pensée de l’évêque et de bon nombre de catholiques opposés à la loi, mais cette arrière-pensée ne résiste pas à l’analyse philosophique. D’abord parce que l’homme n’est pas un animal soumis aux diktats de je ne sais quelle loi naturelle ; c’est, au contraire, un être de culture. « Il n’y a aucune nature humaine sur laquelle je puisse faire fond »4, écrivait Jean-Paul Sartre, car l’homme s’invente lui-même et n’a donc qu’une histoire. Il construit des maisons et il écrit des livres, il peint des fresques et voyage en avion. L’évêque lui-même prêche dans une cathédrale. L’homme surmonte la nature.

Mieux encore, le modèle proposé n’a pas toujours eu cours, ce qui amoindrit d’autant la force de ce prétendu fait naturel. Des nourrices qui élevaient les fils des citoyens Romains de l’antiquité, allant jusqu’à leur donner le sein, aux enfants abandonnés au temps de Rousseau (à qui l’on reproche souvent le délaissement de ses cinq enfants sans souligner que c’était, à l’époque, monnaie courante), en passant par ces tribus du Vanuatu qui s’échangent leurs progénitures à dessein diplomatique, l’histoire humaine contredit cette permanence. Il en va de même de l’histoire naturelle : combien d’espèces animales, en effet, ne revoient jamais leurs petits ? Qu’on pense seulement aux tortues de mer qui pondent leurs œufs sur la plage puis s’en vont. Si l’on croit qu’il est naturel pour l’enfant d’être élevé par deux parents de sexes opposés, c’est seulement parce que « toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue »5, selon les mots de La Boétie. Notre vision étriquée nous conduit à voir un fait culturel comme s’il relevait de la nature ; elle nous fait prendre des vessies pour des lanternes.

La nature n’est pas la suprême loi d’un genre humain qui la surmonte et, de toute façon, la naturalité même de la thèse avancée est battue en brèche. Dès lors, considérer que l’état de fait justifie ce qui doit être est, bien sûr, une lourde faute de raisonnement ; qu’on songe, par exemple, à ces Romains persuadés que leur monde était plat seulement parce qu’ils n’avaient jamais rien vu d’autre. L’habitude de voir le soleil se lever a suscité, bien des siècles après mais au même endroit, un rejet des thèses héliocentriques que Galilée dut abjurer, alors même que la Terre tourne bien. L’habitude est loin d’être un gage de vérité. On ne saurait donc déduire le droit du fait. Il a bien fallu qu’un jours certains se lèvent contre l’esclavage qui, jusqu’alors, semblait évident à tous car chacun y était accoutumé. « Notre histoire n’est pas notre code, comme le rappelait Rabaut de Saint-Étienne. Nous devons nous défier de la manie de prouver ce qui doit se faire par ce qui s’est fait, car c’est précisément de ce qui s’est fait que nous nous plaignons. »6

Qui plus est, la nécessité de cette vision de l’enfant ne résiste pas à l’épreuve du réel. Depuis des décennies, des couples homoparentaux élèvent des enfants dans de nombreux pays qui, bien souvent, ne les reconnaissent pas encore. Ces enfants sont adultes aujourd’hui, et ont souvent eux-même déjà fondé d’autres familles. L’évidence, avant d’entrer plus en avant dans l’analyse des faits, c’est que le monde n’a pas cessé de tourner ; que notre planète n’a connu le destin ni de Sodome, ni de Gomorrhe, et que nos sociétés n’en sont pas devenues corrompues pour autant. Plus précisément, ce recul historique a permis de nombreuses études scientifiques sur le destin des enfants élevés par des couples de même sexe. Ces études convergent, et démontrent que ces enfants ne rencontrent, dans leur développement, pas davantage de difficultés que les autres. Citons simplement l’article publié dans la revue scientifique francophone de psychologie la plus « impactée » (comprendre, la plus prestigieuse), L’Encéphale, sous le titre : « Homoparentalité et développement de l’enfant : données actuelles »7. Elle n’est pas une énième enquête, mais une revue de l’ensemble des articles publiés à ce sujet dans la littérature spécialisée, et bénéficie donc à ce titre d’une grande robustesse. Que dit-elle ? Que les nombreuses études menées de par le monde « n’ont pas montré de différence entre les enfants de familles homoparentales et les enfants de familles hétérosexuelles en termes de développement, de capacités cognitives, d’identité ou d’orientation sexuelle. » L’argument dogmatique selon lequel « l’enfant a besoin d’un père est d’une mère » est donc tout bonnement contredit par les faits. Il est battu en brèche par le tribunal du réel. Loin d’être une « réalité fondamentale », comme le soutient l’évêque, c’est un dogme fallacieux de plus.

La Loi avant la foi

Une analyse fine du modèle catholique de la famille avancé par M. Raffin nous révèle combien cette conception insulte la raison. Rien, sinon des dogmes, ne la fonde, et elle est même contredite par la réalité du monde. M. Raffin a visiblement oublié le discours que Jean-Paul II a prononcé en 1992 devant l’Académie pontificale des sciences, et à l’occasion duquel le souverain pontife citait ces mots de saint Augustin : « S’il arrive que l’autorité des Saintes Écritures soit mise en opposition avec une raison manifeste et certaine, cela veut dire que celui qui [interprète l’Écriture] ne la comprend pas correctement. Ce n’est pas le sens de l’Écriture qui s’oppose à la vérité, mais le sens qu’il a voulu lui donner. Ce qui s’oppose à l’Écriture ce n’est pas ce qui est en elle, mais ce qu’il y a mis lui-même, croyant que cela constituait son sens. »8 La conception de la famille que l’évêque prétend lire dans la Bible a vécu, et sa posture contre-factuelle doit être dépassée par les croyants eux-mêmes.

Un tel égarement ne serait toutefois pas si grave s’il ne concernait que les sombres esprits des quelques dogmatiques qui y adhèrent. Seulement, sur la foi de ce modèle, M. Raffin a cru bon de les appeler à la « résistance », doublant l’insulte faite à la raison d’une insulte à la République. L’évêque remet en cause la prééminence de la loi et, à travers elle, il discute la légitimité des représentants de la Nation, alors même qu’il n’a lui-même aucun mandat du peuple.

En se référant aux chrétiens « morts martyrs pour avoir refusé d’obéir aux lois de l’État qui offensaient leurs convictions », il va jusqu’à placer la foi au-dessus de la loi et inverse ainsi l’ordre qui doit régner dans une République laïque comme la nôtre. Il justifie que l’on résiste à la loi sous prétextes de convictions religieuses. Quelle folie peut bien le conduire à pratiquer ce jeu dangereux ? Permettre à chacun d’opposer sa foi à la volonté du législateur replacerait la France à la merci des fanatismes de tout poil. Pour que la paix civile soit garantie, force doit rester à la Loi, et à elle seule.

La résistance dont il parle, M. Raffin entend qu’elle se traduise en « engagements concrets » ; il attend qu’elle prenne une « dimension politique », et lui assure par avance son « soutien » et son « éclairage ». Ce discours séditieux n’est pas acceptable. Au-delà de la critique philosophique, il nous revient donc de dire ici avec force que ce catholicisme réactionnaire et fanatique n’est pas compatible avec la République.


  1. « Mariage gay : l’évêque de Metz invoque les martyrs chrétiens morts pour s’être opposés aux lois de l’Etat », Rue 89, 26 avril 2013 ; les citations définissant le modèle familial défendu sont extraites de ce communiqué.
  2. Marie Kirschen, « Eric Fassin: «Les députés confondent genre et sexualité» », Têtu, septembre 2011
  3. « Une ex-athlète indienne accusée d’être un homme met en cause des injections », Le Monde, juillet 2012
  4. Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1946
  5. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1574
  6. Jean-Paul Rabaut de Saint-Étienne, Considérations sur les intérêts du Tiers-État, 1788
  7. Fond G. et al., « Homoparentalité et développement de l’enfant : données actuelles. », Encéphale, 2011
  8. Discours du pape Jean-Paul II aux participants à la session plénière de l’Académie pontificale des sciences, 31 octobre 1992

Défense du politique

« Quelquefois, le soir, il est fatigué, et il se demande s’il n’est pas vain de conduire les hommes. Si cela n’est pas un office sordide qu’on doit laisser à d’autres, plus frustes… Et puis, au matin, des problèmes précis se posent, qu’il faut résoudre, et il se lève, tranquille, comme un ouvrier au seuil de sa journée. »1

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Le ressort était bandé. Il n’avait plus qu’à se dérouler tout seul. Chaque élément de la tragédie était à sa place : les comptes abrités sous de lointains soleils, les traces d’un appel savamment conservées, et surtout le héros sous les ors de Bercy. On a juste eu à donner le petit coup de pouce pour que cela démarre, juste eu à exhumer la bande au moment opportun. C’est tout. Simple comme un coup de fil ou un dîner, j’imagine. Et dès lors, ce qui devait arriver se produisit.

La suite n’est qu’une sombre histoire humaine. Une histoire où se mêlent le devoir et l’avidité, la peur et l’ivresse du pouvoir, l’engagement et la faiblesse. Une de ces histoires banales entre les hommes qui n’est mise en lumière que par les éclats du soleil et des flashs qui rebondissent sur les dorures, comme une féérie. Mais une histoire dont les résonances infinies pèsent sur le cours des choses et transfigurent nos destins.

Jérôme Cahuzac a menti. Jérôme Cahuzac, de ses propres dires, s’est joué des lois de la République. Les aveux de l’ancien ministre du Budget font l’effet d’une bombe dans un climat déjà délétère. Les Français se sentent floués, les militants trahis.

Ceux-là ont sué sang et eau pour que la gauche prenne le pouvoir ; ils ont frappé aux portes, sans compter les heures, animés seulement par l’envie de défendre leurs idées. Ils croyaient en leurs idéaux. Ils voulaient faire vivre leurs rêves. Ils étaient des milliers, et n’attendaient rien d’autre en retour de leurs efforts que des promesses tenues par des élus exemplaires. Les militants sont exigeants, souvent, mais toujours compréhensifs. Ils savent que les palais romains ne sont pas l’œuvre d’une nuit, que les claquements de doigts n’ont d’effets qu’au cinéma. Ils perçoivent l’inertie du réel qui n’autorise pas les coups de baguette magique promis par les populistes. Ils ont, en un mot, conscience du temps. Mais ils ne peuvent accepter d’être trahis de la sorte.

Durant les campagnes, ils n’ont eu de cesse que de rencontrer les citoyens de France. Combien ont fait état de leur dégoût de la politique ? Combien de fois a-t-il fallu se battre contre cette petite musique facile du « tous pourris » ? Voilà ce travail, ce modeste travail de chacun d’entre eux, qui se consume en un éclair. Nous luttions patiemment contre la défiance, et ces aveux ravivent les braises. Les Français non plus n’acceptent pas d’avoir été floués et, malgré qu’on en ait, comment ne pas les comprendre ?

La faute est certes honteuse, et le mensonge indigne, mais ce sont bien les conséquences qui sont les plus à craindre. Ce comportement démoralise ceux qui se battent modestement, sur le terrain, quel que soit d’ailleurs leur bord, et il jette l’opprobre sur l’ensemble de la classe politique, sans distinguer la droite de la gauche. Ajouté aux bisbilles de la présidence de l’UMP, aux autres mises en examen qui ont récemment émaillé les journaux, cela offre une image bien peu reluisante du politique. Cela nourrit, aussi, le feu des populismes.

C’est assez des affaires. « Thèbes a droit maintenant à un Prince sans histoire. »2 Malgré les turpitudes humaines, trop humaines, de ceux qui nous dirigent, chacun doit se souvenir de l’importance du politique. Si on juge la politique inefficace ou corrompue, il nous revient, non de l’abandonner, mais de la saisir pour la changer. Cela s’appelle s’engager. Se refuser à la saisir, c’est se résigner à la soutenir telle qu’elle est. Nous n’avons pas le choix : il faut choisir un camp. Il faut choisir de se salir les mains en se confrontant au réel pour tenter, toujours sans y parvenir totalement, d’en changer, ou bien regarder comme au spectacle ceux qui le tentent et les moquer – mais en reconduisant ainsi ce réel imparfait et corrompu qui nous irrite.

On pourrait alors songer à suivre les roquets des partis populistes, qui proposent à grand renfort de rhétoriques simplistes ce qui paraît être la solution à nos déboires. Mais c’est oublier qu’il n’y a, au fond, pas grande différence entre eux et les spectateurs inactifs. C’est parce qu’ils ne retroussent pas leurs manches qu’ils semblent si purs et séduisants ; c’est parce qu’il n’est au pouvoir nulle part que bon nombre de Français se laissent séduire par les leçons de morale du FN. Mais nous avons une mémoire : là où il est passé, il n’a laissé que des mairies en faillite. Assez des illusions.

On peut donc refuser de s’intéresser à la politique et décider, au vu des nouvelles désastreuses, que militants et élus sont « tous pourris », mais on ne le fait pas sans conséquence. Oublier la politique, c’est la laisser s’étioler dans son coin. À la limite, c’est laisser notre monde s’effondrer sous nos pas. Ceux qui se désintéressent de la politique oublient cette évidence qu’elle finira toujours par s’intéresser à eux. Ce délaissement du politique est encore un acte politique, un ultime acte politique qui est, aussi, le symptôme du pire des nihilismes.

Le coup porté à la démocratie par les errements de quelques-uns est rude. Le politique, aujourd’hui, est remis en questions. À l’écueil de la corruption, qui jette le discrédit sur l’ensemble des politiques, s’ajoute celui de l’impatience des citoyens qui oublient trop souvent que le politicien n’est pas un démiurge. « Il est une loi à laquelle je me heurte, écrivait Simone Weil dans Du temps, c’est la loi par laquelle rien pour moi n’est immédiat. »3 La politique paraît essoufflée ; elle prend l’eau de toutes parts. On est vite tenté, comme les rats, de quitter le navire, mais pour nager où ? Ce n’est pas ainsi que les problèmes se régleront. Ce n’est pas ainsi, non plus, que les hommes vivent. Il n’y a en fait qu’une solution, une noble solution, à la crispation du moment : l’engagement.

« Il faut pourtant qu’il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l’eau de toutes parts, c’est plein de crimes, de bêtise, de misère… Et le gouvernail est là qui ballotte. L’équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu’à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d’eau douce pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensembles, parce qu’elles ne pensent qu’à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. »4


  1. Jean Anouilh, Antigone, 1944
  2. Ibid.
  3. Simone Weil, Du Temps
  4. Jean Anouilh, op. cit.

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