Tout ce que la France compte de réactionnaires bat donc aujourd’hui le pavé parisien, avec un objectif en tête : empêcher l’ouverture des droits au mariage et à l’adoption pour les couples de même sexe. La Manif pour tous, qui brasse large sans toutefois parvenir à rassembler davantage que quelques dizaines de milliers de conservateurs1, est observée et disséquée sur les plateaux et dans les journaux. Parole est donnée aux partisans et aux détracteurs du mariage pour tous. Le débat est là, et bien là, depuis de nombreuses semaines, n’en déplaise à ceux qui se plaignent de son absence. Il est là à tel point qu’il en lasse les Français pour qui, déjà, la messe est dite.

Dans les cortèges, les arguments font souvent défaut, la place est laissée aux à-priori, aux « je pense que », aux « il me semble ». Car tous ici sont arc-boutés sur des principes présumés vrais, et tiennent ferme en dépit du bon sens, en dépit des études nombreuses au sujet, notamment, de l’homoparentalité. Tous ont ce point commun de nier le réel ; nier la réalité des faits qui leur donnent tort, nier la réalité de la société où les couples homosexuels existent d’ors-et-déjà, et où d’ors-et-déjà ils élèvent des enfants, nier la réalité de l’humain, qui n’est pas qu’un simple animal devant obéir aux diktats de la nature. Dans leur propension à tordre le réel, ils charrient des contre-vérités répétées inlassablement depuis des semaines et dont chacun peut constater par soi-même l’absurdité : on rayerait les mots de « père » et de « mère » du code civil pour les remplacer par « parent 1 » et « parent 2 », comme le soutenait encore en ce jour Monsieur Copé ? Le projet de loi le dément2. Le couple hétérosexuel serait le foyer idéal, il faudrait penser aux droits de l’enfant ? C’est faire fi des études publiées à ce sujet3 ou des témoignages d’enfants qui démontrent à ceux qui auraient l’audace d’en douter qu’un enfant d’homos est… normal.

Paris est piétinée aujourd’hui par le camp du monde ancien, celui qui menace à chaque progrès notre civilisation d’extinction. Les temps ont changé, et avec eux, les modes de conjugalité. « L’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles formes de mariage et de descendance », ainsi que se plaît à le rappeler l’un des plus grands anthropologues français, Maurice Godelier. Le droit a déjà en partie entériné l’évolution qui fait de la relation entre les individus le primat : « ce n’est plus désormais le mariage qui fait le couple, c’est le couple qui fait le mariage. »4 Familles monoparentales ou recomposées, hétérosexuelles ou homosexuelles, unions libres ou pacs, faire famille se caractérise aujourd’hui par la diversité. Ainsi, des dizaines, voire des centaines de milliers d’enfants sont élevés dans des familles homoparentales5, soit autant d’enfants sur lesquels pèse un risque juridique en cas de décès de leur parent légal, autant d’enfants pour qui l’un des parents est transparent aux yeux de la loi, autant de cas où la succession pose problème. Cette situation n’est pas acceptable, il faut donc légiférer. Le mariage pour tous, c’est donc d’abord la protection des intérêts de l’enfant. C’est, ensuite, la reconnaissance de toutes les formes de familles.

Nous pensions qu’après les débats sur le Pacs, fin du XXe siècle, l’affaire était entendue et l’homosexualité n’était plus vue comme une tare. Nous espérions que, depuis, l’homophobie avait reculé. Les débats sur le mariage pour tous auront prouvé que l’abcès ne s’était totalement vidé de son pus. Les piétons de ce dimanche, quoi qu’ils en disent, n’estiment pas l’homosexualité. Il sourd dans les cortèges ce sentiment désagréable que les homosexuels ne sont pas comme les autres. Certains, ici, les jugent contre-nature – et on tente de les faire taire. D’autres, là, prétendent n’avoir rien contre l’amour que se portent deux homos, mais qu’il ne faut pas pour autant leur permettre de se marier. Cette mise à l’écart sous une illusion de tolérance est une stigmatisation pire encore6. Dans les deux cas, l’homosexuel n’est pas jugé normal, on le pense incapable et, souvent, contraire à l’ordre des choses. Pour être tu, par force précautions de la part des organisateurs, ce rejet n’en est pas moins omniprésent. Depuis des semaines, ceux de nos compatriotes qui sont homosexuels prennent ces postures en pleine figure. La violence des manifestants est immense sans même, semble-t-il, qu’ils ne s’en rendent compte. Derrière les arguments anthropologiques, les principes d’origines divine ou naturaliste, il oublient trop souvent qu’il y a des hommes, qui souffrent d’autant plus qu’on leur donne le sentiment que la société les rejette. Ces gens ne manifestaient pas pour leurs droits : ils manifestaient contre le droit des autres. Tuer dans l’œuf l’homophobie passe par une reconnaissance totale de l’homosexualité par le droit, parce que l’homosexualité est normale. Si la société n’aura aucun mal à évoluer, certaines plaies individuelles mettront du temps à cicatriser.

Le mariage homosexuel s’inscrit dans la dynamique de progrès qui anime les sociétés modernes. Il ne divise, à vrai dire, que de façon bien artificielle ; l’Église se lance, comme souvent, dans un combat déjà perdu. Dans les autres pays où il a été mis en place, il a souvent suscité moins de réactions. Outre-Manche, conservateurs et travaillistes le voteront main dans la main. Outre-Atlantique, Barack Obama ne cesse de répéter à qui veut bien l’entendre qu’il est favorable au mariage pour tous, qui est toutefois de la compétence de chaque État fédéré. Autour de nous, en Europe, l’Espagne, le Portugal, la Belgique ou encore la Suède l’ont légalisé, et ces pays existent encore. Ce mariage est plébiscité par le monde qui vient : 82 % des 18-24 ans l’approuvent, 73 % chez les moins de 35 ans. Idem pour l’adoption, voulue par 66 % des 18-24 ans et 57 % des moins de 35 ans7. Comme pour le Pacs, comme pour l’IVG, comme pour le droit de vote des femmes, le monde ancien finit toujours par être dépassé.

Malgré tout, comment l’Histoire regardera-t-elle cette journée ? Comme une tâche honteuse dont, à l’avenir, on parlera à peine ou avec peine ? Ou comme un épisode dont, au contraire, on rira et se moquera ? Les pays qui ont déjà franchi ce Rubicon nous observent, un brin moqueur. La société, non seulement s’y fera, mais s’y est déjà faite. Comme en Belgique où, depuis près de dix ans, 2 000 couples de même sexe se marient chaque année. Comme dans l’Espagne catholique où, malgré une farouche opposition d’une partie des croyants, la droite revenue au pouvoir n’a pas modifié une virgule du mariage homosexuel aujourd’hui entré dans les mœurs. En France, déjà, des dizaines voire des centaines de milliers de familles sont homoparentales. Autrement plus nombreux sont les couples homosexuels qui ne demandent qu’à s’unir officiellement. Les modes de conjugalité ont changé. Le droit doit acter et reconnaître ce que l’Histoire a d’ors-et-déjà réalisé.


  1. 340 000 personnes ont défilé dans les rues de Paris, selon la préfecture de police ; les organisateurs espéraient secrètement le million et attendaient officiellement 500 000 personnes.
  2. Projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe
  3. Fond G, et al. Homoparentalité et développement de l’enfant : données actuelles, Encephale, 2011 ; ou encore : L’intérêt de l’enfant - La Vie des idées
  4. Tiré de la tribune de Danièle Hervieu-Léger publiée hier dans Le Monde : Mariage pour tous : le combat perdu de l’Église
  5. L’INED parle de 25 000 à 40 000 enfants, les associations de 300 000 familles.
  6. Sur la violence symbolique des manifestants, lire par exemple : Mariage pour tous: Vivre avec la violence du «débat»
  7. Sondage Ifop du 11 janvier 2013 sur un échantillon de 1 008 personnes.