Mois : janvier 2011

La loi du silence

Peut-on encore s’exprimer ou débattre librement en France ? La réponse a priori positive que l’on serait tenté d’apporter à cette question apparemment incongrue mérite d’être tempérée aujourd’hui. Les exemples plus ou moins médiatiques qui remettent en cause, d’une façon ou d’une autre, la libre communication des opinions érigée au rang de liberté fondamentale par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, se bousculent dans nos journaux. Et c’est un symbole fort qui, aujourd’hui, a été donné ; fort puisqu’il touche le cœur de l’enseignement supérieur français. Le colloque qui devait se tenir ce mardi 18 janvier à l’École normale supérieure de Paris, au sujet du conflit israélo-palestinien, et en présence de personnes aussi respectables et diverses que Stéphane Hessel, Élisabeth Guigou, ou encore Benoist Hurel, a été tout bonnement annulé par la présidente de l’établissement. Dans le même temps, on apprenait par un édito publié sur le site du conseil représentatif des institutions juives de France (le Crif) que cette annulation était le résultat de pressions de leur part.

Si la liberté d’expression ne souffre à première vue plus - ou presque, et c’est regrettable, j’y reviendrai - de remise en cause légale, il semble qu’à l’image de ce qui suit la mort de Dieu chez Nietzsche, notre société a su se charger elle-même de la brider, de l’enferrer dans un corset dont on resserre un peu plus le lacet chaque jour, et que l’on a coutume d’appeler le « politiquement correct ». Ce dernier bride le discours, empêche le débat, et couve ainsi le malaise. Car tandis que les sujets tabous sont tus, ils prospèrent dans l’ombre des pensées peu ou mal informées, et loin des terrains médiatisés ; l’image d’un fossé qui oppose les élites, les médias, les bobos, les citadins ou que sais-je aux discussions de comptoirs frustres des campagnes, qui tient il est vrai du cliché et de la caricature, n’en demeure pas moins révélatrice d’un certain risque. Les conséquences, on les imagine bien : parce qu’on n’aura pas compris, par exemple, les raisons profondes qui amènent à ce qu’une majorité de délits soit le fait de personnes issues de l’immigration ; parce qu’on n’aura pas eu l’occasion de le comprendre, le sujet étant trop sensible, trop politiquement incorrect, on sera tenté d’y voir une corrélation. Zemmour est, en ce sens, son meilleur contradicteur : en jouant à merveille son rôle pathétique de réactionnaire provocateur, il aura donné l’occasion à d’autres d’exposer une explication plus acceptable ; les délits sont principalement des symptômes de conditions sociales déplorables, et le fait est que la misère sociale touche en priorité les quartiers dits « difficiles » où s’entasse la population d’origine étrangère.

Mais le plus inacceptable dans ce nouveau diktat issu de la société elle-même, c’est la censure volontaire qu’il impose. Devant les exemples de procès intentés pour un rien, devant l’hyper-médiatisation du moindre dérapage, devant la pugnacité des associations en tous genres qui savent user des médias lorsqu’il s’agit de dénoncer ou de pointer du doigt (mais n’est-ce pas ce qu’elles-même cherchent à combattre ?…), on rechigne souvent à exposer sa pensée. On a peur que cette intelligentsia nous tombe dessus. En fait, à la censure d’État s’est substituée une censure bien plus perverse, non plus imposée par la force, mais instillée par la peur : on ne limite pas une liberté publique, mais on force les hommes à ne plus l’exercer pleinement. Plus encore qu’aux seules consciences particulières, cet interdit intériorisé entraîne aussi des censures matérielles, comme celle qu’ont eu à subir nos normaliens qu’indigne une indigne ENS. Bien sûr, en droit, on pourrait évoquer librement le rôle d’Israël dans le conflit au Proche-Orient ; on pourrait critiquer son attitude (comme on est d’ailleurs libre de faire l’inverse). Mais en fait, la chape de plomb est si lourde que rares sont les lieux permettant de telles critiques. Le fait est qu’aujourd’hui, on ne peut plus critiquer les actions menées par l’État d’Israël sans être immédiatement taxé d’antisémite. L’édito du Crif est à ce sujet ridicule d’excès, qui accuse certains normaliens (ceux qui organisent le colloque) de « terrorisme intellectuel »…

Le plus grave se produit peut-être quand cette omertà devient norme, quand elle finit via un affreux détour de l’Histoire par devenir la loi. Et alors, on arrive à des situations ubuesques. C’est par exemple le cas lorsqu’en février de l’année dernière, la ministre de la Justice d’alors, Michèle Alliot-Marie, exige des Parquets qu’ils poursuivent pour « provocation publique à la discrimination » Stéphane Hessel et ceux qui, à son image, appellent au boycott de produits israéliens pour combattre la politique de l’État juif. Accusations d’autant plus ridicules que le résistant Hessel, déporté à Buchenwald durant la Seconde Guerre mondiale, est lui-même issue d’une famille de souche juive… Lorsque l’État est décadent et qu’en lieu et place d’affirmer la liberté d’expression, il se soumet au diktat du politiquement correct, on retourne en arrière.

Ne laissons pas ce politiquement correct gangrener notre liberté d’expression, gardons à l’esprit cette célèbre phrase attribuée (à tort) à Voltaire, et ô combien d’actualité : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. » Ce avec quoi le Crif n’est pas d’accord, au contraire, il cherche à le rendre muet. On ne voit pas bien ce qu’il faut y comprendre ; une faiblesse d’arguments ? Une facilité ? Toujours est-il que cette situation n’est pas tenable. L’annulation de la conférence d’Hessel, salle Jules Ferry, a entrainé de vives réactions, dont une déclaration co-signée par Alain Badiou et d’autres anciens élèves de l’ENS qui résume bien le fond du problème :

« Ces faits sont inadmissibles. Le droit de critiquer les actes du gouvernement israélien comme de tout autre gouvernement doit être respecté sur notre territoire. Aucune institution n’a le droit de nous prescrire, en fonction des intérêts particuliers qu’elle représente, ce que nous devons dire, écrire, voir et entendre. »

حرية

Il y a des questions auxquelles il faut admettre ne pas savoir répondre, des faits dont l’origine à jamais nous échappe ; il arrive un moment où l’Histoire s’accélère et semble soudain prendre sens un court instant, se déroulant avec une clarté déroutante sous nos yeux mais s’estompant bien vite, avant même qu’on ait eu le temps de bien s’en rendre compte. Ce que nos médias ont d’ors-et-déjà baptisé la « Révolution de Jasmin » en est, aujourd’hui, un puissant exemple. Les Tunisiens étouffaient depuis bon nombre d’années, méprisés par un pouvoir devenu oligarchique autant qu’oppressés par une vie trop chère et un chômage trop grand. Dans ce pays qui avait revêtu tous les costumes de la dictature, affichant en grand et partout le portrait d’un Ben Ali sans cesse réélu par des scores incroyables, et où la presse même ne pouvait être libre, le peuple paraissait impuissant, délaissé à lui-même. L’horizon des Tunisiens se perdait dans le vide désespérant du désert saharien : pour eux, il n’y avait d’avenir que leur présent de plomb.

Et de ce statu quo, personne ne s’inquiétait. Ni les vacanciers qui profitaient du climat sans se soucier des Hommes, barbotant dans le bleu turquoise d’une mer réchauffée par un soleil léger ; ni bon nombre de nos dirigeants, qui entretenaient avec le dictateur de coupables relations. Les premiers pêchaient par une triste ignorance de la souffrance des autres, les seconds fautaient pour leurs intérêts, oubliant leurs valeurs. On revoit poindre, ici les déclarations d’un député (M. Raoult) en 2009 qui se réjouissait de la victoire absolue (avec près de 80 % des voix) de Ben Ali aux élections, alors même que le journaliste qui l’interrogeait insistait sur les problèmes de liberté de la presse, là une vidéo de notre président en visite chez le dictateur et qui déclarait qu’on était trop sévère avec lui, il y a de cela seulement trois ans. Certes, on en trouvait aussi qui s’indignaient de la situation ; Delanoë, Dufflot, et d’autres, mais rares furent les médias qui leur accordèrent la place pour le faire correctement. Il y a un peu d’hypocrisie à danser aujourd’hui avec le peuple de Tunisie autour du cadavre fumant de leur chimère d’État alors qu’avant, on en parlait à peine.

Mais, il est vrai, il n’y a rien de plus beau ni de plus réjouissant qu’un peuple qui conquiert sa liberté, a fortiori au moment où on ne s’y attend pas, où l’espoir ne semble pas permis ; où la révolte apparait déraisonnable. Cette révolution, comme toutes les révolutions, fait exploser une passion sublime. Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ? Et pourquoi cela a-t-il marché cette fois mieux que d’autres ? Ces questions sont insolubles car le soulèvement nait dans la communion soudaine et imprévue d’une passion qui germe dans des milliers de cœurs en même temps. On serait bien ridicules à prétendre enfermer dans des concepts et des mots cet élan des cœurs, proprement imprévisible, et qu’on ne peut tenter que de décrire. Il y a eu des soubresauts, des premiers symptômes ; les grèves de Gafsa en 2008. Mais c’est un événement apparemment bien dérisoire qui a pourtant cristallisé la révolte et rempli les hommes de courage. Et parce que cet événement est beau, tragiquement beau, on ne peut l’omettre : il s’est produit à Sidi Bouzid, le 17 décembre de l’année passée.

Mohamed Bouazizi, comme beaucoup de ses compatriotes, tentait de gagner sa vie comme il le pouvait. Survivant plus que vivant, il vendait des fruits et des légumes et tirait de cette activité ses seuls revenus. Cependant, dans un État qui a glissé vers l’autoritarisme, ses ventes sans autorisation conduisirent bien vite les employés municipaux à lui confisquer ses fruits et ses légumes, une fois, puis une autre. Harassé d’être sans cesse dépossédé de ses stocks, il finit par aller protester, d’abord au niveau de la ville, puis du gouvernorat, mais aucun ne voulut l’écouter. Dans ce pays gangréné par la corruption, Mohamed heurtait le mur froid du déni du peuple et prenait brusquement conscience du drame de sa condition. Épuisé par le désespoir, ce jeune homme abandonne le combat pour la vie : il s’asperge d’essence et, aux yeux de ceux qui ne lui prêtèrent pas l’oreille, c’est-à-dire sous les fenêtres du gouvernorat, s’immole par le feu. Le 4 janvier de cette année, il trouve finalement la mort, dix jours avant le départ de son diable. À sa mère, il ne laissera que ces quelques mots sur Facebook, préludant du rôle que vont jouer les réseaux sociaux dans l’organisation de la révolte : « […] Maman, pardonne-moi, les reproches sont inutiles, je suis perdu sur un chemin que je ne contrôle pas, pardonne-moi, si je t’ai désobéi, adresse tes reproches à notre époque […] ».

Cet événement fut l’étincelle qui a embrasé la poudrière de frustrations trop longtemps contenues. Quelques personnes, d’abord, se réunirent pour protester, avant que d’autres ne les rejoignent. Puis le mouvement a fait tâche d’huile et s’est étendu, en quelques jours, à d’autres villes, puis au pays tout entier, mobilisant notamment les avocats. Exhorté à la révolte par la tentative de suicide d’un homme, le peuple a libéré toute la colère intériorisée depuis une vingtaine d’années. On ose remettre en cause l’autorité, la contester. La peur est sans doute toujours là, mais elle est dépassée, mise de côté, rejetée. Et si la peur n’existe plus, alors tous les espoirs sont permis. La répression policière a été terrible : on a tiré sur la foule à balles réelles, mais il était trop tard. Déjà, le peuple marchait vers sa liberté et ni le sang versé, ni les morts ne l’ont arrêté. Le pouvoir, finalement, a vite pris peur : esquissant des reculs dans l’espoir d’apaiser les tensions, l’ex-président ne fit que raviver les espoirs de la foule, et Ben Ali dût finalement abandonner les rênes du pays ce vendredi. Depuis, la situation est encore trouble, mais l’organisation d’élections présidentielles transparentes semble acquise désormais et, même si des tensions subsistent, la révolution de Jasmin semble être un succès qu’il faut dédier à ceux qui ont donné leur vie pour cette liberté nouvellement conquise.

On le voit, tout parait si fragile, si improbable ; et pourtant cela s’est produit. Nous vivons d’ordinaire une Histoire que l’avenir juge et éclaire, et il est bien rare de sentir l’Histoire se faire lorsqu’elle se fait. Cet épisode sublime de la course du monde ravive des espoirs et doit insuffler aux cœurs de ceux qui n’ont pas encore le bonheur d’être libres la volonté de se battre. Retenons quant à nous cette leçon et tâchons, comme nous n’avons pas su le faire ou si peu avec cette révolution, de nous battre aux côtés de ceux qui sont encore, de par le monde, sous le joug de tyrans.

« La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme », peut-on lire dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 dont le dernier article est encore plus fort, et les Tunisiens ont su s’en rendre dignes : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

(Le titre signifie « Liberté » en arabe.)

Moins parfaite et plus libre

C’était un fait divers somme toute banal, un de ceux qu’on lit en ouvrant son journal au matin et dont on ne se souvient déjà plus qu’à peine le soir venu. Une jeune femme avait été sauvagement lacérée d’une vingtaine de coups de couteau, en pleine nuit, par une de ses « amies » que les forces de l’ordre n’eurent pas de mal à interpeler dès le lendemain. Leur enquête ne s’éternisa guère ; il faut dire qu’ils avaient récupéré l’arme encore maculée de sang, et que la pauvre criminelle avoua bien vite, entre deux torrents de larmes et d’affreuses complaintes de désespoir que seul le remord de l’assassin peuvent produire, la raison simple et belle de son acte : celle qui était sa meilleure amie, elle ne pouvait plus supporter de la voir aimer et être aimée par l’homme qu’elle désirait. Un fait divers tragiquement banal, en effet ; un de ces événements qui secouent diablement quelques vies mais laissent de marbre le vulgaire lecteur des canards qui les rapportent.

Sauf qu’il a eu l’audace de se produire au plus mauvais instant. Cela faisait quelques jours que tout tournait au ralenti, la lourdeur d’une canicule devenue monnaie courante en plein mois d’août depuis quelques années n’y étant sans doute pas étrangère. Les terrasses des cafés étaient désertes, les rues vides. Ceux qui travaillaient avaient découvert dans les climatiseurs et les ventilateurs d’irremplaçables amis, les quelques piétons semblaient, eux, fondre sur les trottoirs. Les volets mis-clos, chacun terré à l’abri des lances d’un soleil devenu tyran, ce mois si calme défilait. Il ne s’y passait décidément rien, les journaux télévisés même semblaient poussifs et ressassaient des images de plages et de ciel bleu tant l’actualité était avare. Au sommet de l’État, on désespérait d’intéresser le peuple. On n’avait plus d’idée. Tout allait bien.

Il y a bien longtemps qu’on avait dépassé la vieille politique. Celle des oppositions constantes, celle des influences et du pouvoir de quelques-uns. Depuis longtemps dépassée l’oligarchie, depuis longtemps dépassés les clivages. On agissait désormais dans l’unique bien commun. Ah bien sûr, la transition n’a pas été aisée ! Au début, on avait rencontré certaines réticences ; là un vieux député brandissant comme une arme d’obscures « convictions », ici un journaliste qui s’inquiétait de l’anéantissement du sel de son métier, c’est-à-dire de la disparition des guerres d’ego et des petites phrases assassines distillées subrepticement au long des interviews ou, moins discrètement, à l’occasion de débats passionnés. Mais on s’y est fait.

C’est venu doucement. D’abord, les oppositions entre partis ne furent plus que formelles : il y avait certes différents candidats, mais les programmes tendaient vers un même but. Tous étaient désireux de bien gérer l’État et de rendre ses citoyens heureux. À la fin, on s’opposait encore dans le spectacle des débats, mais presque toute la vie politique voguait de consensus national en consensus national. Et finalement, ça marchait bien mieux. On avait des politiciens attachés à faire tourner notre pays, des horlogers aux petits soins de l’immense mécanisme de notre État. En fait, on s’est bien vite rendu compte que, non seulement ça marchait mieux, mais en plus ça ne servait plus à rien de voter. Avec le temps, les chiffres de l’abstention atteignaient des sommets. On avait bien d’autres choses à faire que de voter pour des gens d’accord entre eux ! Et puis tant que ça marchait, on n’avait pas non plus de raison de se déplacer en masse pour s’exprimer… Il y avait toujours des énergumènes ; des types qui sortaient du lot et exprimaient leurs désaccords. Mais même eux étaient écoutés, tout minoritaires qu’ils étaient : le gouvernement semblait avoir renoué avec la Nation.

Bientôt, par une froide soirée d’octobre, l’intention du gouvernement de supprimer les élections fut révélée. Évidemment, de but en blanc, ça surprend et ça effraie. Mais au fond, leur proposition était on ne peut plus sensée ; l’organisation des scrutins mobilisait d’énormes sommes d’argent, et les dirigeants comptaient bien l’employer autrement mieux. Après réflexion, c’était même une idée géniale, alors ce fut fait.

Avant, de souvenir d’homme en tout cas, on n’avait jamais aimé que l’époque passée, et l’avenir faisait peur. Peu à peu, on s’est rendu compte qu’on ne vivait pas si mal. Les gens se réveillaient le matin, se rendaient à leur travail le sourire aux lèvres, et l’expression n’est pas emphatique. Évidemment, on peut bien sourire si l’on ne travaille que quelques heures avant de retrouver sa famille ou ses amis l’après-midi. Les grandes réformes populaires avaient amené ce qui aurait dû animer les politiciens depuis des siècles : le bonheur. On avait limité le nombre maximum d’heures de travail quotidiennes. Désormais, il était formellement interdit de travailler plus de cinq heures un même jour. Dans le même temps, on installait des postes de sécurité ça et là. Bien longtemps avant, les caméras étaient apparues comme une solution à la délinquance. Mais leur efficacité finit par éveiller quelques soupçons, et on les abandonna. Notre nouveau gouvernement les remplaça par un maillage fin de postes occupés par des gendarmes, ses « postes de sécurité » qui garantissait autant l’ordre que l’aide des personnes de passage. Et, la chute vertigineuse de la délinquance entrainée par les diverses réformes sociales aidant, ces gendarmes finirent par être bien plus guides touristiques qu’hommes de l’ordre.

Alors, nos vies allaient bon train, sans cesse protégées. Tout était fait pour notre bien. Un jour, on apprit par exemple de la bouche de la ministre de la santé l’interdiction de certaines sucreries parce qu’elles contenaient un produit hautement cancérigène qui venait d’être découvert. La réaction fut d’une rapidité inouïe, et on ne put que se féliciter le lendemain, à l’image de cette vague d’éditoriaux élogieux, de la bonne gestion de notre petit pays.

Il ne se passait pas un jour sans qu’on apprenne par voie de presse la promulgation d’une nouvelle loi ou la préparation d’une nouvelle réforme. Au terme de quelques années d’intense travail, nous finîmes par nous trouver assez bien et le rythme ralentit. On avait interdit tout ce qui était nocif pour la santé ; drogues, tabac, pesticides, alcools. Afin de limiter la pollution et de faciliter les déplacements, on mit en place de vastes réseaux de transports publics, et on décida ensuite de retirer les voitures, devenues inutiles, du marché. La courbe des morts sur la route s’effondra, celle de nos rejets de CO2 aussi. En fait, l’État jouait enfin son rôle et, en réglant tout au millimètre, en éradiquant tout ce qui était susceptible de créer le moindre problème, rendait heureux le peuple.

Alors, quand les journaux firent leurs Unes sur ce meurtre à l’arme blanche, tout le monde fut surpris. C’est le genre de chose qui ne se passait plus qu’une ou deux fois dans l’année. Mais au moins, cela permit à nos dirigeants qui se creusaient la tête pour notre bien, d’avoir enfin de nouvelles idées. On était en sécurité dehors, nos vies réglées étaient parfaites, mais ils avaient oublié une part d’ombre : dans les cuisines, le tranchant des couteaux pouvait encore couper brutalement le cours de nos vies.

Le soir même, le visage jovial d’un de nos ministres – à vrai dire, on avait si peu de problèmes qu’on ne savait plus vraiment de quoi il avait la charge, ni même son nom – annonça l’obligation pour les grandes surfaces de vendre viandes, légumes, fruits et gâteaux prédécoupés. Dans le même temps, on apprenait l’interdiction future des outils tranchants. Comme toujours, on annulait d’abord les dommages collatéraux de ces lois de bonheur. À une époque pas si lointaine, on jugeait les politiques impuissants, balayés par la force de l’économie. Il suffisait juste de reprendre la barre. Leur faiblesse, voire leur volonté de faiblesse ignoblement libérale, tout cela nous faisait bien rire !

Alors ce matin, quand on est venu frapper à ma porte à l’heure où seuls les protecteurs – c’est ainsi qu’il était maintenant d’usage de nommer les gendarmes – se promenaient dans les rues, j’ai été surpris. D’autant plus qu’il se sont empressés de me passer les menottes, tout en me disant que pour éviter que les femmes soient battues, on avait décidé en haut lieu d’interdire aux hommes d’habiter sous le même toit qu’une personne du sexe opposé.

Je me suis bien demandé ce qu’ils allaient faire de moi, maintenant que j’étais entre ces deux montagnes de muscles du visage desquels on n’arrivait pas à effacer le sourire, quoi qu’on dise, même le pire. Mais enfin, c’était pour le bien de ma femme, et sans doute le mien aussi, l’État ne se trompait guère.

Dans leur fourgon à sustentation magnétique qui traversait les plaines à vive allure, accompagné silencieusement par une dizaine d’autres qui devaient être dans mon cas, je ressentis pour la première fois ce sentiment terrible que je ne me souviens pas avoir rencontré auparavant. J’étais perdu, un peu, et hébété aussi. C’est dur à décrire un sentiment, c’est dur de l’écrire en si peu de temps… Mais je repense à ma femme, mes enfants, ils doivent être si loin maintenant. C’est comme si j’avais du mal à être heureux, noyé dans le bonheur. C’est ça je crois. Tout était trop parfait…

« Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante. Comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins ”parfaite” et plus libre. » - Nicolas Berdiaeff

Pour la nouvelle année…

« Pour la nouvelle année. - Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui chacun se permet d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je souhaite de moi-même et quelle est la pensée que, cette année, j’ai prise à cœur la première - quelle est la pensée qui devra être dorénavant pour moi la raison, la garantie et la douceur de vivre ! Je veux apprendre toujours davantage à considérer comme la beauté ce qu’il y a de nécessaire dans les choses : - c’est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Détourner mon regard, que ce soit là ma seule négation ! Et, somme toute, pour voir grand : je veux, quelle que soit la circonstance, n’être une fois qu’affirmateur ! »

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, §276

Encore une année s’éclipse, encore ce nombre si particulier s’incrémente. Encore une fois, à peu de choses près, la Terre se retrouve à son point de départ, bouclant sans broncher une nouvelle révolution, une de plus, à faire pâlir de jalousie le nonagénaire PCF qui n’en connut aucune. L’image est trop sublime pour n’être pas saisie : dans l’immensité froide d’un univers dont on ignore tant, voire tout, projetée à une trentaine de kilomètres par seconde, file une approximative boule d’eau et de pierre. Inlassablement, comme un étrange mélange de Tantale et d’Icare, elle tombe dans un immense brasier qui sans cesse se dérobe à elle. Elle tourne. Nous n’en ressentons rien, et pourtant, elle tourne. Partant, sans le savoir, nous tournons aussi… Mais est-ce bien la première fois que nous tournons en rond ? Nous sommes en tout cas là, minuscules créatures d’une Terre dérisoire dont s’entiche un soleil qui n’est grand que pour nous, perdu dans un bras de notre galaxie qui n’en est qu’une parmi une centaine de milliards… Comme les bonus de nos traders, ces nombres ne signifient plus rien pour nos esprits tant ils sont grands. Même lorsque nous pensons ainsi prendre conscience du ridicule de notre place, nous nous jugeons sans doute beaucoup trop importants encore. C’est là un trait humain, bien trop humain. Un espoir qu’il faut perdre. Hier, donc, ce qui a mu des foules immenses et électrisé la planète toute entière, la fin d’une révolution, c’est-à-dire le début d’une autre ne fut rien de plus qu’un événement galactique aux confins d’un univers dont la topologie, c’est-à-dire la forme même, nous échappe. Élancés dans l’ombre d’un univers noir, plongés dans l’incertain d’un monde physique où les parcelles de vie que nous sommes buttent sur le sentiment, glacé par le vide interstellaire, de l’absurde, nous avons fêté à grand renfort de champagne et de fusées notre nouvelle année.

Alors, comme si l’année avait les mêmes pouvoirs divins que le nez de Cléopâtre chez Pascal, on place dans cette simple incrémentation tous nos espoirs. On veut croire que la révolution terrestre qui s’amorce sera différente des autres ; mais le suicide raté de notre planète est toujours le même, les chiffres de l’année en eussent-ils été changés… C’est ainsi que, bercé par cette illusion de changement (un espoir qu’il faut perdre et que l’année perdra), Janvier charrie son lot de vœux et de résolutions. Préparons-nous à entendre, une fois de plus : « Bonne année ! Bonne santé ! Que cette année soit pleine de bonheur ! » Certains feront l’effort de formulations plus originales, sans doute ; d’autres découvriront à l’absence de message leur véritable solitude. Mais ce sont toujours deux monts qui intéressent ces grimpeurs soudain enthousiasmés par l’air frais de l’année nouvelle : la santé et le bonheur, la première ne semblant en fait qu’une condition sine qua non du second. Comment ne pas, dès lors, repenser à cette question que chacun s’est sans doute déjà posée dans le fond de son cœur, et qui ne sera pas sans éveiller quelques souvenirs aux nouveaux bacheliers : dépend-il de nous d’être heureux ? Nous devons répondre Oui.

On nous promet d’abord la santé, « le plus important » nous est-il même parfois donné d’entendre. Mais les vœux n’y changeront rien. En fait, c’est sans doute là la principale objection que l’on peut faire à l’idée qu’il ne dépend que de nous d’être heureux. Et pourtant, si l’on ne peut souhaiter voir ses amis dans la souffrance, le préjugé que la maladie nie le bonheur n’est pas incontestable. Soyons un temps immoralistes avec Nietzsche pour voir des bienfaits à la maladie, puisqu’elle contraint la pensée comme il l’écrit dans Ecce Homo, avec une plume pleine d’amor fati : « La maladie me libéra lentement : elle m’épargna toute rupture, toute démarche violente et choquante. […] La maladie me conféra du même coup le droit à un bouleversement complet de toutes mes habitudes : elle me permit, elle m’ordonna l’oubli ; elle me fit le cadeau de l’obligation à la position allongée, au loisir, à l’attente et à la patience… Mais c’est cela qui s’appelle penser ! » N’est-ce pas un Épicure sans cesse souffrant qui nous a tracé son chemin vers le bonheur ? N’est-ce pas dans la maladie que Nietzsche fait jaillir de sa pensée la « grande santé » ; le « grand style » ? La nausée ; l’angoisse existentielle n’est-elle pas le plus beau moteur de l’existentialisme ? La maladie nous force à penser et, en pensant ; en érigeant ces citadelles de la pensée qu’évoque Lucrèce, nous émancipe d’elle-même. Voyez bien que la maladie se débrouille mal : elle nous pousse à penser et, en pensant, à la relativiser, découvrir de nouvelles choses qui la rendent ridicule ou, tout simplement, la rendent belle parce que créatrice. « Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », synthétise Nietzsche. Alors la maladie n’est plus mauvaise sous cet éclairage ; et n’est plus un frein au bonheur. Il ne dépend que de nous, en dépit de tous les vœux échangés, d’avoir l’audace de décréter notre bonheur. C’est bien là peut-être la plus lourde responsabilité que nous confère cette liberté à laquelle nous sommes, selon Sartre, condamnés.

Les vœux sont un amusement de plus de notre comédie sociale, qui m’ont donné l’occasion de petites considérations intempestives. Que cela ne masque pas le plus important ; passez une bonne année 2011 et amusez vous bien !

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén