Définir l’espèce biologique

Vous pouvez retrouver ici le résumé, l’intégralité du texte et le diaporama de mon intervention lors du colloque 2016 du LEIPS à Montréal.

Le concept d’espèce (species) occupe une place cruciale dans bon nombre de théories biologiques, au premier rang desquelles la théorie darwinienne de l’évolution. Pourtant, ce concept lui-même n’a rien de clair, comme en témoigne la profusion de définitions contradictoires qui tentent de le cerner. Si ce flou conceptuel n’a semble-t-il pas été historiquement préjudiciable à l’émergence de théories sur les espèces ou à un classement des espèces, il peut aujourd’hui être perçu comme un frein à une compréhension plus fine de ces théories ou de ces systématisations. Faute d’affiner cet outil conceptuel qu’est l’espèce, il devient complexe d’approfondir les connaissances biologiques sur l’espèce.

Clarifier ce qu’est l’espèce n’a cependant rien d’aisé, et il faut se départir d’emblée de l’idée que le/la philosophe aurait pour tâche de forger des concepts et des méthodes que le/la biologiste emploierait ensuite pour décrire le monde. Le concept d’espèce se situe à la jointure de la pensée critique et analytique propre à la philosophie et de la biologie la plus expérimentale. Impossible, semble-t-il, d’en forger une définition au mépris des connaissances de la biologie, enfermés dans nos cabinets ; pour autant, la tâche de clarification conceptuelle n’est pas proprement le rôle du ou de la biologiste. L’espèce est donc le lieu d’un dialogue nécessaire entre science et philosophie.

En développant les enseignements d’un article fondateur de Queiroz, il semble possible d’esquisser une conception de l’espèce qui satisfasse l’exigence de rigueur requise par le discours scientifique tout en prenant en compte le flou apparemment inhérent au concept d’espèce lui-même.

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Les deux chagrins d’Alexandre, l’amour en Grèce à l’âge classique

À Jérémy Moreau, καλὸς κἀγαθός.

Alexandre le Grand a pleuré au moins deux morts : celle de Bucéphale, sa monture qui était réputée ne craindre que son ombre, et celle d’Héphaistion, son camarade de toujours. Son plus fidèle animal et son meilleur amant. Le premier, emporté dans la sanglante bataille des éléphants, sur les rives de l’Hydaspe ; le second, anéanti par le périple du retour à travers l’aride Gédrosie. Pour célébrer Héphaistion, Alexandre multiplie les références à la mort de Patrocle : il lui dresse un fastueux bûcher funéraire, coupe quelques-uns de ses cheveux bouclés comme ceux d’Achille. À Bucéphale, il rendit plus d’honneurs qu’aux centaines de soldats tombés lors de la même bataille ; non loin du lieu de sa mort, il fit même édifier une de ses fameuses « Alexandrie ». Comme l’Achille du plus célèbre aède, dont l’amour est surtout signifié par l’immense chagrin qui entoure le deuil, c’est par l’ampleur de la tristesse que se manifestent les deux grandes passions d’Alexandre ; un amour inconditionnel pour la bête qui partagea ses joies et ses doutes depuis sa plus tendre enfance ; un amour érotique pour son plus vieil ami qui l’accompagnait déjà aux leçons d’Aristote.

Justice par-delà l’espèce,
petit essai d’éthique animale

En mémoire de Sammy,
À Loki et Ponpon,
Regards consolateurs…

Il y a chaque jour des animaux qui meurent et qui souffrent injustement, et pourtant nous nous en accommodons, bercés par ce mensonge universel : l’homme est un animal exceptionnel qui a des droits sur l’ensemble de la Création, et tient une place à part au sein de la totalité du vivant. Ce préjugé a pour lui la force tenace de la tradition et, s’il perdure, c’est à la fois parce que les voix qui s’élèvent aujourd’hui contre lui sont trop peu entendues, en particulier par le monde ancien, et parce que le renversement de ce paradigme exceptionnaliste aurait un retentissement sans égal dans l’histoire de l’humanité, remettant en cause nombre de nos certitudes et de nos conforts. Nous ne pouvons donc pas dire que nous ignorons la souffrance animale ; de plus en plus, elle remplit les journaux. En réalité, nous ne voulons pas la voir, car nous estimons n’avoir à prendre en compte que la souffrance et les intérêts des êtres humains. Notre considération éthique s’arrête là où l’humanité prend fin – toute personne, semble-t-il, est forcément humaine et la justice, se dit-on, n’est que l’affaire des hommes.

Le tram végan : une critique

Les choix auxquels nous devons faire face dans la vie courante sont souvent ambivalents, qu’il s’agisse de mener une guerre pour se défendre d’un agresseur, ou de tester des molécules sur des êtres sensibles afin de mettre au point un médicament à même de préserver des millions d’autres vies. Ils ont des conséquences néfastes en même temps que positives : la guerre va mettre en péril des populations innocentes, mais elle est nécessaire pour en sauver d’autres ; et les essais cliniques vont faire souffrir animaux ou humains, même s’ils épargneront à terme souffrances et morts à d’autres. L’action bonne se présente rarement dans sa pureté, sans mélange ; souvent, il faut accepter de mauvais effets pour atteindre un but que l’on estime meilleur. Dès lors, comment distinguer une concession acceptable d’une autre qui ne le serait pas ? Peut-on tuer légitimement l’homme qui menace notre vie ? À quelles conditions ?

La question de la guerre

La situation géopolitique du Proche-Orient est d’une inextricable complexité – et c’est pourtant ce qu’il faut comprendre pour saisir à la fois d’où provient le mal qui nous frappe, et commencer à s’interroger sur la manière de le guérir. Sans prétendre simplifier à l’excès un contexte qui ne s’y prête guère, j’aimerais livrer quelques clés pour éclairer les enjeux du monde qui vient. Comprendre la situation, cela passe d’abord par la réponse à cette simple question : qu’est-ce que l’État islamique ?

L’État islamique en Irak et au Levant (Islamic State of Iraq and the Levant, Isis) est un groupe terroriste dont l’influence s’étend principalement en Irak, où il a émergé courant 2006, et en Syrie. L’expansion d’Isis a été favorisée par un contexte local fortement déstabilisé, dû avant tout à l’intervention militaire américaine de 2003 en Irak, et à l’affaiblissement du gouvernement syrien suite aux soulèvements des printemps arabes. Fort des puits de pétrole sur lesquels il a mis la main en Syrie (qui représenteraient près de 40 % de ses revenus), et de la domination qu’il impose aux populations des territoires qu’il conquiert, lui permettant de lever des impôts et d’extorquer des fonds (plus de 10 % de ses revenus présumés), Isis bénéficie d’un flux économique d’importance qui lui permet de financer ses opérations – flux estimé à près de 3 milliards de dollars par an, l’équivalent du PIB de pays comme le Burundi ou les Maldives 1. Contrairement aux États classiques, Isis peut consacrer la quasi-totalité de ses fonds à ses actions belliqueuses.

  1. Les données économiques mises en avant sont issues de :  « The Islamic State (IS) – How the World’s Richest Terrorist Organization Funds its Operations », thomsonreuters.com[]

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