Le jugement de Salomon, intuitions sur le polyamour

L’Ancien testament évoque, au premier livre des rois, une anecdote passée à la postérité, censée illustrer la grande sagesse de Salomon (1R 3.16-28). Alors que deux prostituées se disputaient la maternité d’un jeune bébé, sans que personne parvienne à démêler le vrai du faux, on demanda au souverain de trancher l’affaire. Constatant que chacune restait campée sur ses positions, il exigea qu’on lui apporte une épée afin de procéder à un partage équitable : couper en deux l’enfant pour en confier une moitié à chaque requérante. L’une accepta le partage (!), se disant probablement que si elle ne pouvait pas être la mère, autant que personne ne la soit ; l’autre, mue par son amour maternel authentique, préféra qu’on laisse l’enfant en vie, quitte à ce qu’elle en soit dépossédée. Salomon croit alors pouvoir juger sans erreur que la seconde femme est bien la mère, et il lui confie l’enfant.

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L’immoralisme de Kant

« Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »

Paul Valéry, La crise de l’esprit, première lettre

La morale de Kant est un fétichisme de l’intention : la volonté y est bonne indépendamment de sa réalisation ou de sa frustration. L’action est belle quels que soient ses réussites ou ses échecs. « Ce qui fait que la bonne volonté est telle, ce ne sont pas ses œuvres ou ses succès, ce n’est pas son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, c’est seulement le vouloir »1. Mieux vaut donc agir fidèlement à la loi morale, même si l’action s’abîme sans cesse, car c’est l’acte qui est bon et non ses conséquences : quand bien même tous nos efforts seraient déçus, explique Kant, « [la bonne volonté] n’en brillerait pas moins, ainsi qu’un joyau, de son éclat à elle, comme quelque chose qui a en soi sa valeur tout entière ». On a souvent reproché au philosophe de Königsberg cette théorie qui se contente de la pureté de l’intention aux dépens de l’efficacité, un trait que Péguy a probablement porté mieux que quiconque : « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »

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  1. Cette citation et la suivante proviennent de la première section des Fondements de la métaphysique des mœurs.

Pratiques de l’amour

L’existence de ce qu’on tait durablement finit par doucement s’évanouir. C’est ainsi que les idées et les sentiments meurent, faute de manifestations pratiques. L’amour est avant tout une activité : on le fait plus qu’on ne le dit, on le déclare plus qu’on n’y pense. On le réalise plus qu’on ne l’imagine. La conception complète de l’amour s’épuise par les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par lui. Il y a des effets pratiques qui nous échappent, évidemment : des passions qui nous exaltent, des déceptions qui nous effondrent, mais c’est bien nous qui donnons sens aux émotions qui nous transpercent. Si l’amour est un météore dont l’embrasement bouleverse nos cieux intimes, il n’est aussi qu’un tas de glaise qui attend qu’on s’en saisisse.

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De l’angoisse d’exister

Exister est un bonheur immense et effrayant. Un fait brut qui se livre nimbé de tous les mystères du monde. Devant les inconnues qui accablent nos destins, le cœur, de guerre lasse, se laisse aller parfois à quelque Émotion qu’on a cru bon de nommer, çà et là, « absurde », « angoisse » ou « nausée ». Cette Émotion est difficile à cerner, à embrasser, à décrire – elle s’offre pourtant sans retenue, évidente, vécue par chacun dans l’isolement de son existence. Elle consiste en un éloignement du monde, de la réalité qui semble ne plus aller de soi, qui semble fragile et friable, qui semble collapser et s’évanouir. Fausse, comme un beau rideau brodé qui masquerait une éternité de ténèbres et dont l’Émotion ne serait finalement qu’une lézarde.

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Le génie français

Au lendemain de la capitulation allemande qui mit fin à la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est désolée. Massacres de masse, exodes, générations sacrifiées, villes rayées de la carte : le conflit planétaire a meurtri le Vieux Continent plus qu’aucune autre guerre auparavant. Certes, aussi loin qu’on remonte dans le temps, l’Europe n’a jamais été qu’un champ de bataille, mais la croissance démographique et le progrès technique rendent chaque affrontement toujours plus sanglant. La consolidation de la paix devient donc une nécessité absolue autant qu’un défi : il faut parvenir à faire taire durablement les armes (et même, rêvent les plus optimistes, définitivement), bien que toutes les tentatives en ce sens aient jusqu’alors échoué. Pour amener la paix civile, les Pères de l’Europe suggèrent un projet un peu fou : inviter les nations européennes, qui n’ont eu de cesse que de s’affronter, à se fédérer en une union économique et politique. Lorsqu’il prend la parole le 9 mai 1950 pour proposer la mise en commun des moyens de production de charbon et d’acier franco-allemands, Robert Schuman ne cache pas que l’objectif principal de l’union est la paix :

La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible. […] Ainsi sera réalisée simplement et rapidement la fusion d’intérêts indispensable à l’établissement d’une communauté économique qui introduit le ferment d’une communauté plus large et plus profonde entre des pays longtemps opposés par des divisions sanglantes.1

D’emblée, cependant, cette construction d’une supra-nation artificielle semble se heurter aux nations, bien réelles, qu’elle entend unifier. Il ne suffit pas de décréter l’existence d’un peuple pour qu’il se matérialise en fait ; et comment ne pas songer, aujourd’hui, que la citoyenneté européenne est encore bien lointaines pour des peuples d’abord français, allemand, espagnol ou italien ? À bien des égards, être Français (ou Turque, ou Britannique, ou Allemand, …) paraît s’opposer au fait d’être Européen. On ne peut multiplier les allégeances patriotiques sans les trahir : aimer le drapeau tricolore semble, au moins à notre époque d’interrogations identitaires nourries, nous forcer à abhorrer la bannière étoilée de l’Union européenne.

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  1. Robert Schuman. Déclaration du 9 mai 1950. 1950.

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