Nostalgie et saudade : les temporalités de la tristesse

À la fin du VIIe siècle avant Jésus-Christ, le Moyen-Orient est dominé par l’empire néo-babylonien de Nabuchodonosor II. Le petit royaume de Juda, dernière demeure des Juifs depuis la mise à sac de Samarie en 722, n’échappe pas à cette influence, malgré qu’il en ait. À plusieurs reprises, il va tenter de profiter des circonstances pour se soulever. Une première tentative sera matée en 597, conduisant à la déportation à Babylone d’une dizaine de milliers de Juifs. Une seconde conduira, en 586, à la destruction de Jérusalem et à la déportation de ceux qui étaient restés. Le peuple hébreu n’a plus de terre. Non seulement est-il déraciné de ses temples, de ses maisons et de ses paysages, mais encore doit-il supporter l’idée que ces lieux qu’il chérissait ont été dévastés par l’occupant. Cet exil spatial autant que spirituel durera jusqu’à la prise de Babylone par les Perses, en 538. Loin de leur « suolo natal » (sol natal), « del Giordano le rive » (des rives du Jourdain), « di Sionne le torri atterrate » (des tours abattues de Sion), les Juifs sont en proie à une tristesse infinie, ressassant sans cesse ce « membranza sì cara e fatal » (souvenir si cher et funeste) 1. Constituant probablement l’un des premiers témoignages de la douleur du déracinement qui soit parvenu jusqu’à nous, le Psaume 137 capture en peu de mots la beauté de cette mélancolie si particulière : « Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion » 2.

  1. Les citations proviennent du célébrissime chœur des esclaves hébreux, que l’on peut entendre au 3e acte du Nabucco de Verdi.[]
  2. Ps 137.1-3 (la Bible sera citée dans la traduction de Jérusalem).[]

Le défi éthique

Peut-on recourir aux mères porteuses ? Le suicide doit-il être permis, voire assisté ? Les animaux ont-ils des droits ? Le médecin témoin de violences conjugales doit-il les dénoncer, au risque de trahir la confiance de sa patiente ? La prostitution est-elle un travail comme un autre ? Quelles limites faut-il imposer aux modifications génétiques, dont le champ des possibles s’est récemment accru ? Est-il mal de mentir, même pour sauver des vies ? Le don d’organes devrait-il être obligatoire ? Est-il légitime d’interdire aux hommes homosexuels de donner leur sang dès lors qu’ils ont des relations sexuelles ?

Ces questions ne sont qu’un faible échantillon des nombreuses interrogations auxquelles nous faisons face lorsqu’on s’intéresse à la morale ou à l’éthique. Comme son étymologie l’indique – elle provient du latin moralis, qui signifie « relatif aux mœurs » –, la morale désigne l’ensemble des règles qu’une société s’est donnée plus ou moins implicitement, et qu’il convient à ses membres de suivre. Le latin mos, qui a donné mœurs, désigne d’ailleurs la loi non écrite, la coutume, par opposition à la loi positive, la lex. La morale est donc avant tout un ensemble de normes. La philosophie morale, dont l’enjeu est d’élucider ces normes, cherche à rationaliser ces règles et à les justifier : elle entend établir une science des fins désirables et des moyens d’atteindre ces fins.

La connaissance médicale, défense de la méthode

Depuis qu’ils s’intéressent à l’analyse de la connaissance 1, les philosophes ont acquis deux certitudes : la première, c’est qu’une connaissance est une croyance vraie ; la seconde, c’est qu’elle ne peut pas être que cela. La connaissance est la rencontre entre un état subjectif et un état objectif ou, plus exactement, elle consiste d’une façon ou d’une autre en un ajustement de nos états mentaux aux états du monde. Si Pierre sait que la Terre est ronde, cela signifie à la fois qu’il existe un contenu de pensée dans l’esprit de Pierre (Pierre croit que la Terre et ronde) et que ce contenu de pensée s’accorde avec la réalité (la Terre est vraiment ronde).

  1. On ne parle ici que de connaissance propositionnelle, c’est-à-dire avec un « contenu ». Il existe également des connaissances pratiques, ou savoir-faire, que l’on passe sous silence.[]

Fortune et virtù

Le Prince est un ouvrage étonnant et controversé. Jean-Jacques Rousseau le tient pour « le livre des républicains » quand Leo Strauss voit dans son auteur un « apôtre du mal ». À vrai dire, les intentions de Machiavel lui-même ne sont pas claires. Écrit-il seulement pour revenir en grâce auprès des Médicis ? Écrit-il pour le peuple, comme le pense Rousseau ? Croit-il en ce qu’il dit, dit-il tout ce qu’il croit ? On en doute d’autant plus que Machiavel était un républicain, et qu’il livre dans les Discours sur la première décade de Tite-Live une manière d’éloge de la république romaine. Pourtant, il ne se reniera jamais et, à lire correctement ce Prince que la postérité allait vouer aux gémonies, on se rend compte que tout est plus complexe. Derrière les conseils somme toute assez banals qu’il adresse au souverain de Florence, se cache une vision révolutionnaire de la politique, de l’éthique et de l’homme.

Substance

À Jean

De quoi sont faites les choses qui nous entourent ? On peut décrire tel lion, en dire l’anatomie, en développer toute une science – et nous dirions alors ce que c’est qu’être un lion. On peut décrire les étoiles, les réactions nucléaires qui président à leur éclat, raconter leur naissance et leur mort – et nous dirions alors ce que c’est qu’être un astre. Gagnons en abstraction : on peut décrire tout ce que recèle le monde matériel, les forces sourdes et les lois naturelles qui régissent le mouvement, élaborer ce qu’il convient d’appeler une science physique – et nous dirions alors ce que c’est qu’être un corps. On peut décrire les affects, tenter d’en percer au jour la fragile alchimie, développer toute une psychologie – et nous dirions alors ce que c’est qu’être une émotion ou une pensée. Mais dire ce que c’est qu’être, simplement être, nous aura à chaque fois complètement échappé, alors pourtant qu’il s’agit d’une condition de possibilité de toutes ces autres sciences. Ce discours sur l’être en tant qu’être, τὸ ὂν ᾗ ὂν, et non en tant que tel ou tel être particulier ; le plus général qu’il soit donné de tenir sur le monde – le plus abstrait aussi ; c’est le discours de la métaphysique. Cette terre inhospitalière, qui ne s’ouvre finalement qu’aux hommes de grand loisir tant elle s’éloigne des préoccupations immédiates et peine à recouvrir un intérêt réel pour la conduite de la vie, a été d’abord défrichée sur les rives de la Méditerranée, quelque part au IVe siècle avant notre ère, par celui qui devait être le précepteur du plus grand conquérant que la Terre a connu. Il n’est pas exagéré de dire d’Aristote qu’il est le père du concept de substance ; le père, même, des concepts de matière et de forme. Mais n’allons pas trop vite. Plantons le décor.

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