Qui suis-je ? La question de l’identité chez Heidegger

On croit souvent qu’on agit en fonction de notre caractère, que notre comportement trahit ce que nous sommes vraiment ou, plutôt, le révèle. Notre identité trouverait ainsi à s’exprimer dans un monde auquel elle préexisterait. Pour naturelle qu’elle soit, cette conception se heurte à un écueil de taille : d’où provient alors cette identité ? Dans un cours professé durant le semestre d’été 1927 à l’Université de Marbourg immédiatement après la publication de son magnum opusÊtre et temps, Martin Heidegger apporte une réponse surprenante à ce problème : « Chacun est ce à quoi il s’affaire, ce dont il se préoccupe. On se comprend soi-même, on comprend son existence quotidienne en fonction de ce à quoi on s’affaire et de ce dont on se préoccupe. » 1 Ainsi, je serais ce que je fais et, même, je serais le monde dans lequel j’agis.

Comment comprendre cela ? Nous allons suivre pas à pas le cheminement intellectuel qui conduit Heidegger à décrire ce que nous sommes nous-mêmes proprement, c’est-à-dire ce qui nous distingue d’autrui et fait que notre existence est justement la nôtre. Le philosophe allemand n’entend pas s’engager dans une conceptualisation complexe et dénuée de lien avec l’expérience quotidienne, mais partir du quotidien lui-même et faire droit, en bon disciple de Husserl (à qui il dédicace Être et temps), aux états-de-choses, qu’il faut accueillir et expliquer « plutôt que de se barricader contre les phénomènes à l’aide d’un arsenal conceptuel » 2. C’est cette méthode qui le conduit à défendre cette thèse a priori paradoxale : ce n’est pas en me retirant dans mon intériorité que je découvre qui je suis, mais en portant mon regard sur le monde dans lequel j’existe.

  1. Martin Heidegger (trad. Jean-François Courtine), Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, Paris, Gallimard, 1985, p. 227 [1927b] (nous citons la pagination de l’édition allemande).[]
  2. Idem.[]

Loi spéciale, l’art de la contorsion constitutionnelle

« Un esprit sage ne condamnera jamais quelqu’un pour avoir usé d’un moyen hors des règles ordinaires pour régler une monarchie ou fonder une république. Ce qui est à désirer, c’est que si le fait l’accuse, le résultat l’excuse ; si le résultat est bon, il est acquitté ; tel est le cas de Romulus. »
– Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9

L’article 47 de la Constitution dispose que, « si le Parlement ne s’est pas prononcé dans un délai de soixante-dix jours, les dispositions du projet [de loi de finances] peuvent être mises en vigueur par ordonnance. » La loi fondamentale précise ainsi la marche à suivre en cas d’absence d’adoption du budget imputable au Parlement. Le Premier ministre a cependant ouvertement repoussé l’usage des ordonnances pour la mise en vigueur de son budget, créant de fait une impasse. Il préfère recourir, devant l’impossibilité d’adopter une loi de finances initiale avant le premier janvier, à une loi spéciale. Une formalité ? Rien n’est moins sûr ; voyons pourquoi.

L’inférence bayésienne

Au chapitre XXV du Prince, Machiavel compare la fortune à un fleuve furieux dont les crues sont irrésistibles. Mais, ajoute-t-il, on peut bâtir des digues et des remparts pour en prévenir les effets destructeurs. C’est tout l’objet de la théorie statistique : canaliser l’impétuosité d’une réalité qui échappera toujours, obstinément, aux lois dans lesquelles on aimerait l’enfermer. Comprendre, au-delà des calamités, les règles de l’incertain pour rendre ce monde un peu plus hospitalier. Quitter les certitudes rassurantes mais illusoires pour penser, en un mot, en termes de probabilités.

Il existe deux interprétations concurrentes – et complémentaires – des probabilités : l’une, dite « fréquentiste », soutient que la probabilité d’un événement est la fréquence d’apparition de cet événement lors d’un grand nombre d’expériences ; l’autre, dite « bayésienne », considère que la probabilité exprime un degré de certitude sur l’apparition de cet événement. Prenons le lancer d’un dé à six faces parfaitement équilibré : la probabilité d’obtenir un cinq est alors d’un sixième. Pour le fréquentiste, cela signifie qu’en lançant un grand nombre de fois le dé, la valeur cinq apparaîtra en moyenne une fois sur six. Pour le bayésien, cela signifie qu’au moment où je lance le dé, ma certitude d’obtenir cinq est d’un sixième.

Ce que peut la science

La science ressemble à la religion « comme le loup au chien » 1 : dans leur ambition commune de rendre compte du monde, elles se sont livré une guerre sans partage. Il n’y a de place que pour l’une seule d’entre elles. Chaque progrès de la connaissance a ainsi été interprété, depuis les Lumières au moins, comme un recul de la foi. Cette thèse n’a rien d’original : c’est celle que défend notamment Bertrand Russell dans Science et religion 2. Elle emporte pourtant un préjugé qui n’a rien d’évident : en remplaçant les dogmes de la foi, le discours scientifique répondrait aux mêmes questions, bien que différemment. Il serait ainsi un discours sur la réalité des choses. Nous sommes en droit d’avancer une hypothèse moins audacieuse : si la science et la religion semblent se contredire, c’est parce qu’on a justement voulu répondre aux questions de la foi dans les termes de la logique de la science, or la force de la science serait précisément de répondre à d’autres questions, rendant désuètes les anciennes interrogations de la théologie. La connaissance scientifique aurait donc pris la place de la religion par accident plus que par nature : alors que le lieu de l’explication métaphysique était laissé vacant dans le sillage du « désenchantement du monde » 3, les esprits attachés aux vieilles questions y auraient installé le discours scientifique. Ils firent alors de la physique une métaphysique sans que rien, au sein du corpus scientifique, ne les y forçât pourtant. Je ne sais pas si cette explication résisterait à l’analyse historique – notre propos ne requiert de toute façon pas que l’on y consente. Elle illustre cependant une confusion coupable, d’ordre conceptuel, qui entache la science et que semble illustrer sa guerre contre la religion : la science n’est pas un discours du même ordre que la foi et il ne peut pas, en particulier, dire la réalité des choses. Attachons-nous à le démontrer.

  1. Platon, Le Sophiste, 231a.[]
  2. Bertrand Russel, Science et religion, trad. fr. Philippe-Roger Mantoux, Paris : Gallimard, 1971 (1935).[]
  3. L’expression est de Max Weber. Elle a été popularisée et élargie par les travaux de Marcel Gauchet : Le désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, Paris : Gallimard, 1985.[]

La fin du voyage

« Je hais les voyages et les explorateurs. »
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

Par le voyage, la vie quotidienne se brise. L’environnement immédiat, relégué dans les tréfonds de l’inconscient par la force de l’habitude, perd soudain sa familiarité : l’aventure instaure un temps et un espace neufs, dans lesquels nous projettent des transports toujours plus inconcevables. L’aviation offre aux hommes et aux biens l’aptitude paradoxale de flotter comme des plumes. Depuis le hublot, les paysages et les villes se confondent en un tissu plus ou moins homogène où l’on peine à distinguer même les lieux qui nous sont les plus familiers. Le temps du transport est celui de la brisure : en confondant notre esprit, il déconnecte le lieu du voyage de notre quotidien. Dans le train ou la voiture, nous pouvons encore faire l’effort de comprendre le trajet et, par-là, de raccrocher la destination au départ – le bateau et l’avion ne le permettent plus. L’écran des nuages ou la répétition du même, qu’il s’agisse de l’horizon des mers ou de l’étoffe unie de notre monde contemplé à des milliers de mètres de distance, diluent ce lien jusqu’à la disparition. À l’arrivée, nous sommes ailleurs, et cet ailleurs est radicalement étranger à l’endroit du départ. L’intuition de la continuité est perdue – seul son concept peut être reconstruit au moyen des cartes géographiques. Cette cassure inaugure le temps du voyage. À bien des égards, elle en est même l’objectif plus ou moins avoué.

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