La connaissance médicale, défense de la méthode

Depuis qu’ils s’intéressent à l’analyse de la connaissance1, les philosophes ont acquis deux certitudes : la première, c’est qu’une connaissance est une croyance vraie ; la seconde, c’est qu’elle ne peut pas être que cela. La connaissance est la rencontre entre un état subjectif et un état objectif ou, plus exactement, elle consiste d’une façon ou d’une autre en un ajustement de nos états mentaux aux états du monde. Si Pierre sait que la Terre est ronde, cela signifie à la fois qu’il existe un contenu de pensée dans l’esprit de Pierre (Pierre croit que la Terre et ronde) et que ce contenu de pensée s’accorde avec la réalité (la Terre est vraiment ronde).

  1. On ne parle ici que de connaissance propositionnelle, c’est-à-dire avec un « contenu ». Il existe également des connaissances pratiques, ou savoir-faire, que l’on passe sous silence. []

Fortune et virtù

Le Prince est un ouvrage étonnant et controversé. Jean-Jacques Rousseau le tient pour « le livre des républicains » quand Leo Strauss voit dans son auteur un « apôtre du mal ». À vrai dire, les intentions de Machiavel lui-même ne sont pas claires. Écrit-il seulement pour revenir en grâce auprès des Médicis ? Écrit-il pour le peuple, comme le pense Rousseau ? Croit-il en ce qu’il dit, dit-il tout ce qu’il croit ? On en doute d’autant plus que Machiavel était un républicain, et qu’il livre dans les Discours sur la première décade de Tite-Live une manière d’éloge de la république romaine. Pourtant, il ne se reniera jamais et, à lire correctement ce Prince que la postérité allait vouer aux gémonies, on se rend compte que tout est plus complexe. Derrière les conseils somme toute assez banals qu’il adresse au souverain de Florence, se cache une vision révolutionnaire de la politique, de l’éthique et de l’homme.

Substance

À Jean

De quoi sont faites les choses qui nous entourent ? On peut décrire tel lion, en dire l’anatomie, en développer toute une science – et nous dirions alors ce que c’est qu’être un lion. On peut décrire les étoiles, les réactions nucléaires qui président à leur éclat, raconter leur naissance et leur mort – et nous dirions alors ce que c’est qu’être un astre. Gagnons en abstraction : on peut décrire tout ce que recèle le monde matériel, les forces sourdes et les lois naturelles qui régissent le mouvement, élaborer ce qu’il convient d’appeler une science physique – et nous dirions alors ce que c’est qu’être un corps. On peut décrire les affects, tenter d’en percer au jour la fragile alchimie, développer toute une psychologie – et nous dirions alors ce que c’est qu’être une émotion ou une pensée. Mais dire ce que c’est qu’être, simplement être, nous aura à chaque fois complètement échappé, alors pourtant qu’il s’agit d’une condition de possibilité de toutes ces autres sciences. Ce discours sur l’être en tant qu’être, τὸ ὂν ᾗ ὂν, et non en tant que tel ou tel être particulier ; le plus général qu’il soit donné de tenir sur le monde – le plus abstrait aussi ; c’est le discours de la métaphysique. Cette terre inhospitalière, qui ne s’ouvre finalement qu’aux hommes de grand loisir tant elle s’éloigne des préoccupations immédiates et peine à recouvrir un intérêt réel pour la conduite de la vie, a été d’abord défrichée sur les rives de la Méditerranée, quelque part au IVe siècle avant notre ère, par celui qui devait être le précepteur du plus grand conquérant que la Terre a connu. Il n’est pas exagéré de dire d’Aristote qu’il est le père du concept de substance ; le père, même, des concepts de matière et de forme. Mais n’allons pas trop vite. Plantons le décor.

Abolir l’impôt, liturgie et évergétisme gréco-latins

La démocratie athénienne avait recours, jusqu’à l’époque hellénistique, à un mode de financement original : la liturgie. Elle consistait à confier à un riche citoyen – le liturge – une charge publique (organisation de festivités, construction d’édifices, entretien de navires de guerre, …) pour qu’il la finance et en assure la réalisation. Au lieu d’un impôt passif et déconnecté de la charge, que n’aurait de toute façon pas permis la désorganisation des premiers temps de la démocratie, la liturgie permettait de conserver une forme de liberté pour les citoyens tout en simplifiant l’organisation budgétaire de la cité.

Si l’on en croit Matthew Christ1, il faut penser la liturgie un peu sur le mode de nos délégations de service public contemporaines, la rémunération du délégataire en moins : c’est bien la cité qui définit la charge, dont elle confie l’exécution à un prestataire privé. Elle lançait pour chaque charge un appel au volontariat (une forme d’appel d’offre) à laquelle les liturges pouvaient postuler. Des magistrats s’assuraient ensuite de sélectionner le candidat le plus à même de financer et d’organiser la charge en question, comme on attribuerait aujourd’hui une concession ou un marché. Les charges non pourvues étaient attribuées d’office par les magistrats à certains liturges.

  1. Matthew R. Christ, « Liturgy Avoidance and Antidosis in Classical Athens », Transactions of the American Philological Association, Vol. 120 (1990), pp. 147-169. []

« Joyeux Noël, Hermione… »

Dumbledore est mort, le seigneur des ténèbres a reparu, et rien ne semble plus pouvoir endiguer son essor. Harry et Hermione sont en fuite, en proie au doute : Ron, acquis au désespoir, vient de les abandonner1. Leur quête désabusée les conduit au cimetière de Godric’s Hollow, où reposent les parents d’Harry. C’est la veille de Noël, mais ils ne s’en étaient même pas rendus compte, trop rongés par le souci. Le quartier repose sous la neige, les rires s’envolent des maisons de Moldus qui ne se doutent de rien. L’ambiance est noire, saturée de ténèbres. Acculés par la détresse, Harry et Hermione sont devenus transparents l’un à l’autre. Ils se parlent avec une sincérité seulement permise par la désespérance. Au cimetière, ils découvrent la sépulture de Lily et James de la fine pellicule de neige sous laquelle elle dormait. Les larmes montent aux yeux du jeune homme, Hermione serre fort sa main pour le réconforter. Un bref instant, l’émotion des héros et la sinistre ambiance de l’œuvre résonnent en phase. L’adaptation cinématographique offre alors une scène qui ne figure malheureusement pas dans l’ouvrage. Sans détourner le regard de la tombe, Harry murmure : « Joyeux Noël, Hermione… – Joyeux Noël, Harry… », lui répond-elle dans un souffle.

  1. Nous sommes au cœur du septième tome d’Harry Potter, au chapitre seize. []

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