Abolir l’impôt, liturgie et évergétisme gréco-latins

La démocratie athénienne avait recours, jusqu’à l’époque hellénistique, à un mode de financement original : la liturgie. Elle consistait à confier à un riche citoyen – le liturge – une charge publique (organisation de festivités, construction d’édifices, entretien de navires de guerre, …) pour qu’il la finance et en assure la réalisation. Au lieu d’un impôt passif et déconnecté de la charge, que n’aurait de toute façon pas permis la désorganisation des premiers temps de la démocratie, la liturgie permettait de conserver une forme de liberté pour les citoyens tout en simplifiant l’organisation budgétaire de la cité.

Si l’on en croit Matthew Christ1, il faut penser la liturgie un peu sur le mode de nos délégations de service public contemporaines, la rémunération du délégataire en moins : c’est bien la cité qui définit la charge, dont elle confie l’exécution à un prestataire privé. Elle lançait pour chaque charge un appel au volontariat (une forme d’appel d’offre) à laquelle les liturges pouvaient postuler. Des magistrats s’assuraient ensuite de sélectionner le candidat le plus à même de financer et d’organiser la charge en question, comme on attribuerait aujourd’hui une concession ou un marché. Les charges non pourvues étaient attribuées d’office par les magistrats à certains liturges.

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  1. Matthew R. Christ, « Liturgy Avoidance and Antidosis in Classical Athens », Transactions of the American Philological Association, Vol. 120 (1990), pp. 147-169. []

« Joyeux Noël, Hermione… »

Dumbledore est mort, le seigneur des ténèbres a reparu, et rien ne semble plus pouvoir endiguer son essor. Harry et Hermione sont en fuite, en proie au doute : Ron, acquis au désespoir, vient de les abandonner1. Leur quête désabusée les conduit au cimetière de Godric’s Hollow, où reposent les parents d’Harry. C’est la veille de Noël, mais ils ne s’en étaient même pas rendus compte, trop rongés par le souci. Le quartier repose sous la neige, les rires s’envolent des maisons de Moldus qui ne se doutent de rien. L’ambiance est noire, saturée de ténèbres. Acculés par la détresse, Harry et Hermione sont devenus transparents l’un à l’autre. Ils se parlent avec une sincérité seulement permise par la désespérance. Au cimetière, ils découvrent la sépulture de Lily et James de la fine pellicule de neige sous laquelle elle dormait. Les larmes montent aux yeux du jeune homme, Hermione serre fort sa main pour le réconforter. Un bref instant, l’émotion des héros et la sinistre ambiance de l’œuvre résonnent en phase. L’adaptation cinématographique offre alors une scène qui ne figure malheureusement pas dans l’ouvrage. Sans détourner le regard de la tombe, Harry murmure : « Joyeux Noël, Hermione… – Joyeux Noël, Harry… », lui répond-elle dans un souffle.

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  1. Nous sommes au cœur du septième tome d’Harry Potter, au chapitre seize. []

Décohérence

Aux échelles où la mécanique quantique s’applique, les états se superposent et, pour ainsi dire, tous les possibles coexistent. Un objet quantique est entièrement décrit par sa fonction d’onde Ψ, laquelle confère plusieurs valeurs aux quantités observables, comme la position ou l’énergie. Un photon n’est pas localisé : il est à plusieurs endroits à la fois. C’est l’interaction avec l’environnement qui seule provoque l’effondrement de la fonction d’onde et stabilise la particule dans un état précis. Les physiciens appellent ce phénomène la décohérence. Livrée à elle-même, la particule est pure puissance, comme la matière première du Stagirite : elle peut encore être tout, ou presque, et n’est donc encore rien en fait. Comme cet enfant qui se rêve astronaute, et pompier, et président de la République, et que la vie n’a pas encore projeté sur un seul choix.

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Éducation : une réévaluation pragmatiste

Il est commun de dépeindre l’histoire de l’enseignement comme le passage d’une éducation traditionnelle, centrée sur le professeur et la transmission de connaissances par l’imitation et un recours accru à la mémoire, à une éducation moderne, centrée sur l’élève et l’individualité, laissant un large espace à la pratique et à l’activité. Bien que simplificatrice, cette approche permet de mettre en lumière le tréfonds intellectuel (ou idéologique) qui justifie cette évolution.

En retraçant très rapidement les grands moments de cette transition, nous entendons mettre en lumière ses deux mouvements intimes, qui puisent leur source dans la révolution scientifique : le passage d’une vision qui asservit l’individu au tout de la société à une vision qui consacre l’individualité comme source de la connaissance ; un changement de regard sur les connaissances elles-mêmes, non plus héritées du passé, mais construites par l’expérimentation active. Ce mouvement peut globalement être interprété comme un passage de l’hétéronomie (politique et épistémologique) à l’autonomie, cette dernière constituant comme le vit Kant la clé des Lumières.

L’enjeu de cet article sera alors de montrer que ce passage a été trop radical sur la plan politique, et trop peu sur le plan épistémologique, ce qui appelle un rééquilibrage. Ce rééquilibrage, nous pensons pouvoir le trouver dans la pédagogie de John Dewey qui, loin de s’inscrire naïvement dans le mouvement de la modernité, en corrige bien plutôt les excès en livrant, dans une veine pragmatiste, (a) une vision socialisée et expérientielle de l’individu, en recul par rapport à l’autonomisation excessive de la modernité, et (b) une théorie des idées comme plans d’action, et donc de la vérité comme contextuelle, en rupture avec la conception des idées-reflets que la modernité a reconduit sans autre forme de procès.

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Alix, une nouvelle

« Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l’Infini terrible effara ton œil bleu ! »

Arthur Rimbaud, Ophélie

Alix courrait au clair de lune ; c’était un soir calme d’été. La bise léchait ses écorchures. À demi-nue, la peau bleutée, répandant loin son ombre comme la traîne d’une mariée, on aurait dit un spectre. Seule l’empreinte de ses pas dans le sable mouillé témoignait encore de son corps blessé. À l’évidence, la singularité de son errance l’avait déjà ôtée, un peu, du monde des vivants. Du haut de la falaise, on ne distinguait pas les traits de son visage, ni son but ni son départ, ni les larmes. Ni les blisters vides au bas du lit.

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